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Politique

L’insécurité des racines africaines

Bien sûr, l’Afrique a besoin de la modernité. Mais elle se doit de puiser dans ses racines, ses coutumes, pour échapper aux tentations guerrières. Les « rites » africains étaient un gage de paix entre les hommes. Sous la contrainte occidentale, les Africains les ont oubliés.

Pour assurer sa défense, l’Afrique est aujourd’hui tributaire du bon vouloir de la communauté internationale. Situation pour le moins ubuesque, car le pompier est en l’occurrence le pyromane. Ce dont témoignent l’intervention en Libye et ses conséquences. Est-ce à dire que l’Afrique est condamnée à subir un redécoupage à la baïonnette de son espace ? La réponse à cette question impose d’identifier au préalable la menace à laquelle l’Afrique fait face, ainsi que la faille qui rend ce continent si vulnérable.

L’Afrique ouvre le XXIe siècle tout feu, tout flamme. Exit les guerres mondiales. Voici venir les guerres civiles régionales. Les guerres aux frontières indéterminées. Impliquant au moins deux, trois ou quatre États ayant leurs pass aux Nations unies. Mali, Niger, Algérie, Libye, au Sahel. Somalie, Kenya, dans la Corne de l’Afrique. Nigeria, Tchad, Cameroun, Bénin, Niger versus Boko Haram dans le golfe de Guinée. On peut aussi retenir en Afrique médiane, le Rwanda, l’Ouganda, le Zimbabwe et la RD Congo, dans la partie orientale de ce dernier pays.

Sans oublier la République centrafricaine, dont la guerre civile est, entre autres déterminants, « une extension du domaine de la lutte » entre le nord et le sud du Soudan. Guerre civile centrafricaine dans laquelle le Tchad se retrouve également pris en sandwich. Appelé comme pacificateur, vite requalifié agresseur, en raison de sa consanguinité avec la milice Seleka dans laquelle on retrouve des anciens Janjawid (tribus noires arabisées du Tchad et du Soudan). Le Tchad reste assigné à guerroyer depuis la colonisation (depuis Fachoda). À la fois base arrière de la guerre contre les djihadistes du Sahel (opération Barkhane), et tête avancée de la riposte contre la secte Boko Haram.

Les Africains ont trop hâtivement classé les rites et coutumes sous la rubrique «obstacles au développement»

Retrouver ses cultures de paix

Il devient pertinent de se mettre à l’écoute des sociétés africaines, de leurs cultures. Car chaque société dessine, explicitement ou en creux, une acception de la guerre et de la paix. Essayons donc de sonder, quoique de manière sommaire, l’homo africanus, l’homme africain dans sa dimension culturelle.

Il est communément admis que la culture est l’ensemble des solutions trouvées par l’homme aux problèmes posés par son environnement. L’on oublie cependant de préciser que l’une des composantes essentielles de l’environnement de l’homme est le nombre d’êtres humains occupant le même espace que lui.

Pour l’enquête anthropologique, les tribus africaines gardent comme « part irréductible à la métaphysique occidentale : le rapport à la nature. L’homme se sent serviteur et fils de la nature et non un maître », écrit Serge Latouche dans l’Occidentalisation du monde. À notre sens, le rapport de connivence avec la nature en Afrique ne traduit pas une imperméabilité culturelle à l’imaginaire occidental, mais prosaïquement une faiblesse démographique. Jusqu’au milieu du XXe siècle, la dimension tribale des sociétés africaines s’accommodait parfaitement de la connivence avec la nature. Cette dernière restait nourricière pour tous. En clair, la pêche, la chasse, la cueillette permettait la survie de tous. Mais c’était il y a plus de 50 ans. À mesure que la densité de la population augmentait, les raretés apparaissaient. Le projet sociétal, donc culturel, de maîtrise de la nature s’est imposé. Il ne suffisait cependant pas de « faire comme », d’imiter les maîtres du jeu du développement. Il s’agissait de « faire son chemin en marchant ».

La modernité sans les rites

En effet, gérer les raretés dans un contexte de forte croissance démographique imposait d’interroger les rites, les coutumes, les interdits, bref tout ce qui permettait à la société traditionnelle de vivre en paix, à l’intérieur comme vis-à-vis du reste du monde. Il fallait que l’Afrique entre dans la modernité, construise des usines en revisitant tant que faire se peut son « usine à sens » : ses rites, coutumes et interdits. Les Africains ont trop hâtivement classé les rites et coutumes sous la rubrique « obstacles au développement ».

Comment les Africains réglaient-ils par exemple les conflits territoriaux dans les sociétés traditionnelles ? Dans la sphère Bantou, toute confrontation armée ayant entraîné mort d’homme débouchait immédiatement sur une négociation. Les tribus en présence fixaient les contours d’un droit d’usage sur le territoire objet de litige, scellaient une alliance et terminaient en mimant la guerre. C’est-à-dire en remplaçant la vraie guerre par des compétitions de danses guerrières. Si aucune possibilité d’usufruit partagé n’était possible, une des tribus allait s’installer ailleurs. Le continent était vaste, et totalement sous-peuplé.

Les modalités de résolution des conflits étaient peut-être différentes selon les terroirs : Peuls, Nilotiques, etc., mais la guerre dans son acception occidentale était inconnue des Africains. La guerre qui signifie annexion par la force de l’espace territorial du voisin, avec soumission des vaincus à l’imaginaire du vainqueur (langue, musique, us et coutumes) n’existait pas. Jamais on ne vit en terre africaine, une guerre de Cent Ans. La guerre dans son acception occidentale est un produit d’importation. Elle vient du monde arabe, et de l’Occident. Les Africains entrés dans l’histoire par leurs conquêtes militaires étaient tous, peu ou prou, « arabisés », à la jonction entre le monde noir et le monde arabe (espace sahélien).

Fractionnements ethniques

Quant aux conflits internes aux sociétés traditionnelles africaines, c’est-à-dire aux conflits nés de la répartition du produit social au sein des tribus, tout était codifié. Comme l’explique René Girard, « les rites et interdits avaient pour fonction de préserver l’unité du groupe en dépit de la rivalité mimétique, c’est-à-dire de la polarisation des désirs des membres du groupe sur le même objet ». Lorsqu’il s’est agi aux indépendances de faire coexister plusieurs tribus dans un même espace politique arbitrairement délimité, l’Afrique a donné au reste du monde une véritable leçon de tolérance. Elle a su faire coexister dans la paix, un extraordinaire fractionnement ethnique. En effet, les pays ayant le plus fort taux de fractionnement ethnique au monde sont essentiellement africains. Au Cameroun, où cohabitent près de 286 groupes ethniques, cette diversité se conjugue très bien avec la paix civile.

Au fond, il apparaît que les sociétés africaines avaient dans leur propre culture, une sorte de pensée concrète ; pensée de marcheurs, de paysans, d’éleveurs et d’artistes, qui leur permettait d’apprivoiser le conflit. Pensée cristallisée dans les rites, les coutumes, les interdits sociaux, les croyances.

C’est cette pensée qui s’est perdue dans la prolifération démographique, dans la course au « développement ». Un jeune Africain urbanisé en cette année 2015 est un arbre sans racines. Il a ses prothèses technologiques, mais perd les repères collectifs du site dans lequel il vit. Il échoue à faire évoluer ses normes collectives, à faire en sorte que les connaissances et la reconnaissance symbolique (le rattachement à l’imaginaire collectif du terroir) évoluent de concert.

D’où l’explosion des croyances importées : islam radical, chrétienté radicale (églises de réveil ou Pentecôtistes), et même libéralisme radical (mines de Zambie ou d’Afrique du Sud). Le basculement dans la violence pour la violence à la Boko Haram est alors aisé. Le jeune Africain s’insère dans un narratif collectif mondialisé : celui de l’islam radical. Car pour agir, l’être humain doit croire. Comme disait Friedrich Hayek, pape du libéralisme, « les lois économiques ne sont valables que si l’on y croit ».

Aux racines de l’insécurité en Afrique se trouve donc la brutale disparition des « sites culturels » ou sites symboliques d’appartenance. Car le site est une patrie imaginaire qui régule les comportements et les croyances. Dire cela ne signifie pas que le site culturel est une entité close au reste du monde. C’est en fait dans sa capacité à sélectionner les apports extérieurs que se trouve la vitalité d’un site. En clair, si l’Afrique veut maîtriser les conflits, elle doit en revenir à ses cultures. Si l’on veut diminuer l’insécurité en Afrique, il faut diminuer le sentiment de déracinement ou d’absence de racines qui rend les nouvelles générations africaines manipulables à volonté.

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