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Politique

Libye : Reconstruire Benghazi

À Benghazi, capitale de l’Est libyen, les armes se sont tues depuis plus d’un an. Une autre bataille se déroule, celle de la reconstruction. Un combat mené par les habitants pour retrouver leur dignité et par Khalifa Haftar pour asseoir son statut. 

Benghazi, Mathieu Galtier 

Les pieds en équilibre au sommet d’un monticule de pierres qui tenaient lieu de fondation d’une église italienne, Omar al- Mukhtar contemple la victoire : « C’est ici, rue Omar Ben Khattab, dans le quartier de Souk al-Hout [marché aux poissons, en centre-ville] que la guerre contre les terroristes a commencé en mai 2014. C’est aussi ici qu’elle s’est terminée avec la mort des derniers partisans de l’État islamique. » 

La reconstruction de Benghazi n’est pas une simple question d’urbanisme, mais un enjeu politique majeur dans une Libye déchirée entre deux gouvernements depuis 2014. Si les autorités arrivent à faire revivre le centre-ville, c’est qu’elles auront réussi à stabiliser la cité. 

Le combattant de l’Armée nationale arabe libyenne (LNA) menée par le maréchal Khalifa Haftar, devient intarissable lorsqu’il s’agit d’évoquer les faits de guerre.

Le lieu de culte où il déambule servait de cache d’armes et de nourriture. Les murs mitoyens des bâtiments étaient troués afin de permettre aux ennemis de circuler sans être vus. Pour en venir à bout, la LNA a procédé à des bombardements aériens massifs qui ont transformé le centre en gruyère de béton.

Dans les derniers jours d’affrontements, voyant la défaite se profiler, les « soldats » de la coalition formée de milices révolutionnaires et de groupes djihadistes ont miné les pièces où ils étaient retranchés pour faire un maximum de victimes dans les rangs de la LNA.

« Beaucoup de mes camarades sont morts à cause des mines antipersonnel soit parce qu’ils ne les avaient pas vues, soit parce qu’ils essayaient de les désarmer », se souvient Omar al-Mukhtar, nommé ainsi par ses parents en hommage au héros de la résistance contre le colon italien au début du xxe siècle. 

Les chiffres contradictoires des retours 

Si le trentenaire revisite régulièrement les lieux, ce n’est pas par nostalgie, mais par ordre. Ordre de veiller notamment à ce que les enfants ne jouent pas à l’intérieur des carcasses de bétons où chaque pan de mur menace de s’effondrer, ordre de faire respecter l’interdiction d’entrer dans les immeubles barrés d’une pancarte rouge, « Attention bâtiment miné ». 

L’Armée nationale arabe libyenne, seule institution viable dans l’Est libyen, a compris que gagner par les armes ne suffit pas, surtout lorsque la victoire a été possible après un bombardement intensif du centre-ville, qui était le coeur battant de Benghazi. Pour se faire accepter par les habitants, le reste du pays et la communauté internationale, elle doit exhiber un Benghazi renaissant. Une tâche ardue. 

À quelques mètres de la désormais ancienne église, la rue Shahat bruisse de sons disparates, preuve que la vie tente de reprendre un cours normal. Ici, un disjoncteur rafistolé, installé dehors, grésille sous l’effet des fortes pluies ; là, un homme jette du deuxième étage des morceaux de fer qui servaient à consolider ce qui était un mur ; plus loin, des enfants se lancent des pierres glanées dans un amas de gravats, vestige d’un immeuble. 

« Au moins 70 % des habitations de la rue ont été détruites. Mon immeuble tient encore debout mais mon appartement est très abîmé. J’ai commencé les réparations, comme beaucoup de voisins, sans l’aide ou l’autorisation du gouvernement. C’est chez moi, mon grand-père, mon père et moi sommes nés ici », décrit Adel Shérif, qui critique le manque d’organisation de la municipalité.

Un groupe d’ingénieurs est venu inspecter les immeubles. Or, en dehors des pancartes signalant les bâtiments minés, les experts n’ont pas rendu leurs conclusions. En attendant, Adel Shérif et ses voisins doivent avancer les dépenses, qui se chiffrent parfois en une dizaine de milliers d’euros, pour revenir « à la maison ». 

À la mairie de Benghazi, sous la coupe de la LNA, on se montre optimiste. Le service communication assure que 80 % des riverains du centre-ville sont revenus, que le travail des ingénieurs suit son cours.

« À partir de ce rapport, nous allons indemniser les familles pour la reconstruction : 1 000 dinars [630 euros, au cours officiels] par mètre carré. Si les hommes veulent commencer les travaux avant le résultat des experts, cela relève de leur responsabilité », détaille Nidal al Kaziki, chef du département. Une société qui a participé à la reconstruction de Beyrouth est déjà venue à Benghazi pour proposer ses services. 

Les perspectives sont alléchantes : la mairie estime le coût à quelque 50 milliards de dinars (31,5 milliards d’euros). Attirer les investissements, bâtir une ville moderne et montrer que, contrairement à Tripoli, les multinationales étrangères n’ont pas à craindre les diktats de milices aux intérêts multiples, voilà le pari d’Haftar à travers la reconstruction de la seconde ville du pays. 

De militaire à VRP 

Pour séduire les décideurs internationaux, Ahmed al-Mismari, porte-parole de l’Armée nationale arabe libyenne, troque volontiers son uniforme de colonel pour le costume de VRP afin de séduire les décideurs internationaux : « Nous avons besoin des sociétés étrangères pour reconstruire Benghazi. Pour qu’elles gagnent de l’argent, la sécurité doit être assurée aux frontières et sur les sites pétroliers. Nous pouvons assurer cette sécurité si l’ONU lève l’embargo sur les armes pour la LNA. »

De là, le colonel déploie son plan de bataille : 42 checkpoints répartis le long des 4 200 km de frontière, 120 hommes postés à chaque barrage et, tous les huit checkpoints, une base de commandement régional. « Nous avons les hommes nécessaires avec nos 30 000 soldats et des officiers suffisamment formés pour le commandement, reste à avoir des armes neuves et des équipements spécifiques comme des appareils de vision nocturne », plaide Ahmed al-Mismari.

Benghazi

La reconstruction de Benghazi n’est donc pas une simple question d’urbanisme, mais un enjeu politique majeur dans une Libye déchirée entre deux gouvernements depuis 2014. Si les autorités arrivent à faire revivre le centre-ville de Benghazi, là même où Nicolas Sarkozy et David Cameron avaient pris un bain de foule en septembre 2011, c’est qu’elles auront réussi à stabiliser la cité.

Ce qui pourrait inciter la communauté internationale à laisser la LNA « envahir » l’Ouest. Par les urnes, favorables à Khalifa Haftar ou son candidat désigné selon des sondages circulant dans les chancelleries – les Nations unies plaident pour un processus électoral qui débuterait dès le printemps prochain. Ou par la force. C’est ce qu’attend Omar al-Mukhtar. L’ancien businessman n’a pas envisagé de retourner à la vie civile : « L’objectif est de libérer Tripoli. »

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