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Politique

Libye : La communauté internationale «éparpillée façon puzzle»

Si le conflit libyen apparaît comme l’un des plus complexes, c’est parce que la plupart des acteurs internationaux interviennent de manière désordonnée au gré des évolutions intérieures. Explications.

Par Mathieu Galtier

La Libye n’est pas le théâtre d’une guerre par procuration classique, analyse d’emblée Jalel Harchaoui, doctorant à l’université Paris VIII et spécialiste du pays. L’une des raisons est que la Libye reste un pays riche. Les groupes locaux n’ont pas besoin de l’argent de l’étranger pour être opérationnels. » Contrairement au Yémen ou en Syrie, où les belligérants combattent grâce à un financement extérieur.

En Libye, la Banque centrale affiche des avoirs de 65 milliards de dollars. Un argent distribué aussi bien à l’Ouest tenu par le gouvernement d’union nationale de Faez Serraj, reconnu par la communauté internationale, qu’à l’Est, aux mains du maréchal Khalifa Haftar. Même si la Cyrénaïque, la région orientale, en reçoit moins et doit compter sur les planches à billets russes pour compléter ses besoins.

Les acteurs libyens ont besoin de la reconnaissance internationale pour asseoir une légitimité qu’aucun d’entre eux ne pourrait obtenir militairement.

L’argent ne suffit pas. Dans cette guerre larvée « les acteurs libyens ont besoin de la reconnaissance internationale pour asseoir une légitimité qu’aucun d’entre eux ne pourrait obtenir militairement », précise Tarek Megerisi, du Think Tank Conseil européen sur les relations internationales. D’où la nécessité de faire appel à des « parrains » étrangers.

À ce titre, le rôle de la France est symptomatique de la schizophrénie ambiante. Le membre permanent du Conseil de sécurité à l’ONU martèle que le Gouvernement d’union nationale (GUN) est le partenaire politique de référence. Dans le même temps, son armée dépêche ses forces spéciales auprès du maréchal Khalifa Haftar, le nemesis de Faez Serraj. Cette politique a priori antinomique s’explique par la convergence de la France avec la « vision idéologique » du conflit libyen promue par les Émirats arabes unis.

Le rôle prépondérant des Émirats

Son prince héritier, Mohammed Ben Zayed, dit « MBZ », a une grille de lecture très simple : tout faire pour empêcher les Frères musulmans, soutenus par le Qatar et la Turquie, de prendre le pouvoir. Cette stratégie se concrétise par une aide sans faille à Khalifa Haftar, qui se revendique ennemi n° 1 de la Confrérie. Résultat, le pays du Golfe possède aujourd’hui une base militaire à al-Khadim, près de la cité de Marj, fief de l’ancien général de Kadhafi, dans l’Est libyen. Une implantation militaire à l’Est en attendant une prise stratégique à l’Ouest…

En effet, fort de l’adage « l’ennemi de mon ennemi est mon ami », les Émirats ont vu d’un bon oeil l’offensive de la 7e Brigade de Tarhouna contre les milices de Tripoli, principaux soutiens armés au GUN dans la capitale, fin août. En plus de fragiliser l’autorité de Faez Serraj, les Émirats lorgnent sur le site gazier de Mellitah, à 100 km à l’ouest de Tripoli, géré par l’italien ENI.

Si les Émirats possèdent la septième réserve mondiale de gaz naturel, ils ne sont que le 17e producteur, car leur gaz est à haute teneur en souffre, rendant son extraction onéreuse. Le pays est donc obligé d’importer du Qatar. Or, avec l’isolement diplomatique de Doha, le prince hériter cherche un nouvel approvisionnement. « Considérer les Émirats arabes unis comme un « junior » par rapport à ses alliés serait une erreur. Ils mènent une guerre d’usure. MBZ veut gagner sa lutte contre les Frères musulmans quitte à diviser la Libye », prévient Jalel Harchaoui.

France vs Italie : avantage Italie

L’Europe, elle, se retrouve en porte-à-faux avec la rivalité de deux de ses pays les plus intéressés par la Libye : la France et l’Italie. Alors que le continent, du fait de sa proximité géographique, des enjeux de migration et de terrorisme, pouvait prendre le leadership du camp « occidental », ce n’est que cacophonie. « Il est maintenant clairement indéniable que la Libye se retrouve dans cette situation, parce que quelqu’un, en 2011, a mis ses propres intérêts devant ceux des Libyens et de l’Europe […] La France, de mon point de vue, est en partie responsable », écrivait, début septembre, la ministre de la Défense italienne, Elisabetta Trenta, sur les réseaux sociaux.

La Botte a fait le choix du pragmatisme en prenant langue directement avec les groupes armés. S’assurer le pipeline gazier de Mellitah et freiner l’afflux de migrants sur ses côtes sont les deux sujets à traiter en urgence, quitte à passer des accords avec « les méchants ».

À Tunis, où siègent les diplomates de l’Union européenne chargés de la question libyenne, les Italiens, ainsi que les Britanniques, sont aux abonnés absents lors des réunions décisionnelles, car étant les seuls à avoir une présence permanente à Tripoli, ils préfèrent gérer la situation directement depuis la capitale. Paris ne la joue pas plus collectif avec l’UE où tout se décide à l’Élysée : « Les conseillers du Président craignent un retour des Frères musulmans. La ligne émiratie leur convient. Mais il y a d’autres facteurs qui entrent en jeu qui n’ont rien à voir avec la Libye comme la balance commerciale », sourit un observateur.

En 2017, les Émirats étaient le troisième acheteur de matériel de guerre de la France, pour des commandes s’élevant à 701,5 millions d’euros… Mais là encore, rien n’est figé. En marge d’assemblée générale de l’ONU fin septembre, la France a décidé de ne plus mentionner la date de fin d’année pour la tenue d’élections, se rangeant derrière la « ligne réaliste » de l’Italie.

Les USA derrière le rideau

D’autres pays ont préféré adopter un profil bas. À commencer par les deux anciens acolytes occidentaux de la France lors de la révolution de 2011 : les États-Unis et le Royaume-Uni. Ce dernier est en pleine réflexion sur la stratégie à adopter. Historiquement, il a été la terre d’accueil des Frères musulmans libyens en exil. Le pays a long-temps misé sur Adala wa Bina (Justice et Construction), le parti de la Confrérie qui est en perte de vitesse.

Le Brexit entre également dans l’équation. Les représentants britanniques sont toujours officiellement associés aux travaux de l’Union européenne, mais jusqu’à quand ? Le retrait américain est plus stratégique. Les États-Unis affichent leur peu d’intérêt… tant que la stabilité de la Banque centrale, et donc le maintien de son gouverneur Sadik al- Kebir, est assurée.

À partir de là, Washington semble indifférent de savoir quelle faction emportera le pouvoir politique. En coulisse, ce désintérêt est moins clair. La nomination le 2 juillet, de l’Américaine Stéphanie Williams comme adjointe de Ghassan Salamé à la tête de l’UNSMIL semble confirmer la volonté de ne pas lâcher entièrement le dossier en plaçant comme cheval de Troie l’ancienne chargée d’affaires de l’ambassade américaine à Tripoli…

La Russie omniprésente

Pour le Qatar ou la Turquie, la mise en retrait est plus subie. Ces derniers ont voulu faire de la Libye un laboratoire d’un monde arabe rêvé où l’Arabie saoudite ne serait plus la figure tutélaire. Jusqu’en 2016 et l’arrivée du gouvernement d’union nationale à Tripoli, ils étaient les acteurs incontournables à l’Ouest avec l’autorité de Fajr Libya, en grande partie aux mains des Frères musulmans de Misrata. Aujourd’hui leur influence est bien amoindrie. Si bien que c’est économiquement et non plus politiquement que les deux pays pèsent.

La Russie joue ouvertement sur les deux tableaux. À l’Est, le ministère de la Défense dorlote Haftar. Sans que cela soit un objectif majeur, Moscou ne désespère pas de s’aménager un accès à la Méditerranée en Cyrénaïque. A l’Ouest, c’est l’argent qui gouverne : le Kremlin dépêche des hommes d’affaires tchétchènes négocier des contrats avec les businessmen de Misrata, dont beaucoup sont proches des Frères musulmans.

Reste un dernier acteur, encore inclassable : Les madkhalistes. Les parti- sans de ce courant salafiste venu d’Arabie Saoudite sont présents aux côtés de Khalifa Haftar, mais aussi à Tripoli où ils dirigent la principale milice, la Force Rada (« Dissuasion »), menée par Abdelraouf Kara. Ils sont aussi en Algérie où Bouteflika les a utilisés pour favoriser la reddition des terroristes.

Plusieurs sources pensent que ces madkhalistes algériens sont venus aider la Force Rada pour empêcher la 7e Brigade d’entrer dans Tripoli. Sont-ils un pion avancé de l’Arabie saoudite, officiellement sur la ligne émiratie ? Sont-ils manipulés par l’Algérie ? Prennent-ils leurs ordres directement de leur cheikh saoudien, Rabee al-Madkhali ? Envisagent-ils d’exporter leur fondamentalisme ? Ces questions, personne n’a les réponses, mais tout le monde se les pose. 

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