Close
Avez-vous trouvé cet article intéressant?

Politique

Les parrainages, une arme à double tranchant au Sénégal

L’élection présidentielle de février 2019 est lancée, avec la course aux parrainages. Chacun des 107 candidats déclarés devra collecter entre 52 000 et 65 000 signatures, soit 0,8 % à 1 % de l’électorat. Un filtre démocratique nécessaire, mais contestable.

Dakar, Seydou Ka

Pour la première fois, les candidats à l’élection présidentielle, qu’ils soient issus des partis politiques ou indépendants, sont obligés de passer par l’étape du parrainage. La chasse aux signatures a officiellement démarré le 27 août. Avec l’inflation de candidats à la candidature (107 au total) on comprend aisément la nécessité de « réguler » le système pour éviter une paralysie du processus électoral, comme cela a failli être le cas. lors des élections législatives de juillet 2017 lors desquelles 47 listes étaient en compétition.

Le champ politique sénégalais a changé de façon extraordinaire ces derniers mois, avec l’apparition de nouveaux acteurs, le retrait de certains candidats et, même si les cas diffèrent, l’émiettement des partis traditionnels.

C’est le principal argument qu’avance le gouvernement de Macky Sall pour justifier l’adoption de la loi instituant le parrainage intégral. Dans le principe, tout le monde ou presque semble être d’accord. « On peut considérer que c’est un dispositif valable pour dissuader certaines candidatures non fondées voire farfelues », constate l’analyste politique Mame Less Camara, rejoignant Alioune Tine, directeur régional d’Amnesty International pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre, qui y voit « un bon outil à parfaire ».

Pourtant, ce principe est insuffisant, considère Boubacar Bertrand Baldé, enseignant à Madiba Leadership Institute du groupe ISM Dakar : « Il s’agit plutôt d’une loi dirigée contre des adversaires politiques, parce que, c’est l’argument brandit par le pouvoir, le parrainage n’a pas dissuadé la pléthore de candidatures. » Le parrainage pourrait même barrer la route à d’éventuels candidats inconnus qui auraient pu se révéler durant la campagne et trouver un point de convergence avec un électorat de plus en plus désabusé par l’absence d’innovation dans le discours et la façon de faire la politique au Sénégal.

Un marché noir du parrainage

Cela étant, ce processus est en train de produire des résultats « inattendus ». Censé être une simple caution morale et populaire à une candidature, le parrainage devient « un véritable premier tour », observe Mame Less Camara. Avec tout ce que cette situation implique comme dépenses politiques.

Selon un candidat, il faut au moins 50 millions F.CFA (76 200 euros) pour mener une bonne campagne de collecte de signatures. Alors que l’autre argument du gouvernement consiste à substituer la légitimité populaire à l’argent (la caution) comme moyen de dissuasion des candidatures fantaisistes. « On aurait pu appliquer d’office des critères constitutionnels de la candidature à la présidentielle comme le dépôt de la caution au moment des parrainages », fait observer Boubacar Bertrand Baldé.

L’autre conséquence inattendue, c’est qu’au sein des formations autour des candidats, surtout du côté du parti au pouvoir, la compétition bat son plein pour rassembler le plus de signatures, ce qui conduit à de nombreuses querelles. « Nous prenons le risque d’une forme de corruption électorale, avec des électeurs qui sont tentés de monnayer leurs signatures », pointe Ababacar Fall, secrétaire général du Groupe de recherche et d’appui pour la démocratie participative et la bonne gouvernance (Gradec).

En effet, un « marché noir » du parrainage semble se développer, à en juger par l’apparition de citoyens hors des appareils politiques qui se mettent à la collecte de signatures, qu’ils essaient par la suite de monnayer auprès des candidats ou des organisations qui leur sont proches. Cette démarche fausse le principe démocratique.

Il n’est donc pas exclu qu’un candidat puisse, sans se fatiguer, acheter des signatures qui lui permettent de participer à l’élection, sans justifier pourtant d’un fort ancrage populaire. Le parrainage vient officialiser ce que Mamadou Dia appelait l’électoralisme. « C’est comme si on formalisait le reproche qui avait toujours été fait à la démocratie sénégalaise d’être une démocratie de campagne électorale permanente », reconnaît Mame Less Camara. C’est-à-dire une démocratie sans débats ni programmes, et où le président de la République est simplement le prestidigitateur commis à une tâche d’hypnose sur l’électorat. Ce qui produit des alternances sans changement structurel.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Related Posts