x
Close
Politique

L’enjeu des élections au Kenya

L’enjeu des élections au Kenya
  • Publiémai 30, 2022

Les élections présidentielles au Kenya, prévues pour le 9 août 2022, auront de profondes répercussions sur la croissance et le développement en Afrique de l’Est. Revue de détail des défis qui attendent les deux prétendants, dans un pays à la conjoncture morose.

 

Par Charlie Mitchell

Les citoyens s’exprimeront au mois d’août pour élire le président de la plus grande puissance d’Afrique de l’Est. Ce sera une course à deux entre le vice-président William Ruto et l’ancien prisonnier politique et candidat présidentiel chevronné, Raila Odinga. Les résultats des élections présidentielles font toujours frémir la communauté internationale. On espère éviter une répétition de 2007, lorsqu’un résultat contesté avait donné lieu à des batailles sanglantes dans les rues et à la mort de quelque 1 100 personnes.

Les journaux kenyans regorgent d’intrigues de palais et de querelles politiques. Une nouvelle loi électorale, qui permet la création de puissantes coalitions entre les partis, devrait favoriser Raila Odinga, bien que celui-ci ait perdu un allié en la personne du chef du parti Wiper.

Outre espérer un processus démocratique pacifique, l’élection kényane déterminera aussi la manière dont l’économie du pays, qui bat de l’aile, se reconstruira après la ruineuse pandémie de coronavirus. Le Kenya étant le pays le plus stable de la région, avec toute sa puissance économique et diplomatique, les élections auront également de profondes répercussions sur la croissance et le développement de toute l’Afrique de l’Est. De nombreuses multinationales, de General Electric à Google, qui ont fait du Kenya leur siège régional, ainsi que des investisseurs africains du monde entier, suivront de près l’événement.

Pour autant, les considérations économiques pourraient jouer un rôle secondaire par rapport aux appartenances tribales qui ont historiquement façonné les élections kenyanes. « Les électeurs votent habituellement en fonction des lignes tribales », concède William, 48 ans, un ouvrier de Nairobi qui soutient Odinga, un membre de la tribu Luo, la quatrième plus grande tribu du Kenya. « C’est la septième fois que les Kényans ont la possibilité de voter. Et à chaque fois, les Luos votent tous pour le même homme. »

Endurcis par des décennies de politique kényane, et très familiers avec les réalités du pays, Odinga et Ruto ont tous deux choisi de s’allier avec des membres de la plus grande tribu du pays, les Kikuyu, qui ont fait naître trois des quatre présidents du Kenya, dont le sortant Uhuru Kenyatta et son illustre père, le fondateur du pays.

 

L’économie occupe le devant de la scène

Quel que soit le candidat élu, il héritera d’une économie en difficulté et d’une population mécontente, confrontée à la crise sanitaire, à la sécheresse et à la guerre en Ukraine, qui a frappé l’approvisionnement en carburant, en nourriture et en engrais et a aggravé la crise alimentaire de l’Afrique de l’Est. Quelque 90 % du blé consommé au Kenya, utilisé pour fabriquer l’ugali, aliment de base quotidien, est importé de Russie et d’Ukraine.

Javas Bigambo, analyste politique kényan, explique : « Tout prétendant à la présidence qui ne donnera pas la priorité aux délibérations sur l’économie ne pourra s’en prendre qu’à lui-même. Les gens luttent pour survivre. »

La plus grande économie d’Afrique de l’Est a connu une croissance annuelle moyenne de 4,7 % entre 2015 et 2019. Elle a été durement touchée par la Covid-19, qui a perturbé le commerce et les transports et a mis le secteur primordial du tourisme sous assistance respiratoire. C’est grâce à un secteur agricole résilient que la contraction du PIB a été limitée à 0,3 %. Mais même ce secteur est aujourd’hui dans le marasme, en raison d’une baisse de l’approvisionnement en engrais.

L’économie a bien rebondi en 2021, avec une croissance de 7,5 %. Mais la croissance reviendra à environ 5 % cette année en raison de l’inflation des denrées alimentaires et des carburants et de la mauvaise performance de la monnaie kenyane, le shilling. Face à la hausse des coûts, de nombreux Kényans se tournent vers l’épargne et les prêts – facilement accessibles grâce au système de banque via mobile, qui est le meilleur au monde – tandis que d’autres sombrent dans la pauvreté. Dans les comtés du Nord, une grave sécheresse a tué le bétail et provoqué des conflits ethniques. « Les perspectives économiques de ce pays n’ont rien d’extraordinaire », déplore Javas Bigambo.

Les candidats Ruto et Odinga ont tous deux promis d’instaurer une croissance à deux chiffres. « L’économie devrait croître de 10 % et j’atteindrai cet objectif en veillant à ce qu’il soit facile de faire des affaires dans le pays », a déclaré Raila Odinga lors d’un meeting de campagne dans la région du Mont Kenya.

 

Une année électorale sous vents contraires

L’élection elle-même pourrait toutefois aggraver la situation. « Historiquement, le Kenya a tendance à enregistrer une croissance économique plus faible lors d’une année électorale. Pendant les élections de 2017, la croissance du PIB réel a ralenti de 0,4 point, et en 2013 de 0,8 point, rappelle l’économiste Shani Smit. « Les hommes d’affaires ont tendance à reporter les grandes décisions d’investissement en raison de la hausse de l’incertitude politique et économique en période d’élections. » De leur côté, les Kényans décident souvent de stocker des provisions par crainte des violences post-électorales, ce qui fait grimper les prix.

Shani Smit prédit une année particulièrement délicate pour l’économie en difficulté. « Nous prévoyons une croissance économique plus faible, un pic de l’inflation des prix à la consommation, un déficit plus important de la balance courante et une baisse des réserves étrangères brutes en 2022. La dette publique brute, environ 75 % du PIB, et le déficit budgétaire resteront élevées. » Les campagnes précédentes été caractérisées par des niveaux d’endettement plus élevés, des recettes réduites et une baisse des investissements.

Le chômage reste un problème ; environ un million de Kenyans de moins de 35 ans rejoignent la population active chaque année. William Ruto a promis un fonds de 100 millions de shillings kenyans (près de 800 000 euros) pour les « vendeurs de légumes, les pousseurs de charrettes et autres personnes au bas de l’échelle économique », tandis que Raila Odinga a promis une allocation mensuelle de 6 000 shillings kenyans (480 euros) aux pauvres et aux chômeurs.

Les experts estiment que les deux candidats devraient lutter contre la corruption, le Kenya se situant au 137e rang sur 180 pays dans l’indice de perception de la corruption de Transparency International.

Pour l’heure, les journaux kenyans regorgent d’intrigues de palais et de querelles politiques. Une nouvelle loi électorale, qui permet la création de puissantes coalitions entre les partis, devrait favoriser Odinga, selon les analystes, bien qu’il ait récemment perdu un allié en la personne du chef du parti Wiper, Kalonzo Musyoka. En décembre, cette loi a donné lieu à une bagarre au sein du parlement kenyan.

Selon Javas Bigambo, les disputes entre politiciens sont « une distraction inutile ». Aujourd’hui, juge l’analyste, la classe politique kényane semble moins concentrée sur la gestion de l’économie que sur la gestion de la succession. « Depuis 2017, nous observons les prises de bec publiques entre le président et son député ainsi que leurs alliés, nous déplorons un manque total de respect les uns envers les autres. »

 

Photo : William Ruto, Uhuru Kenyatta, Raila Odinga (Tony Karumba/AFP).

@NA

 

Écrit par
Charlie Mitchell

Laissez un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *