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Politique

Les dessous du jeu d’Algérie

Pour consolider son jeu, l’Algérie compte aussi sur sa crédibilité d’arbitre régional, en particulier depuis le succès – même si les groupes du Nord n’ont pas encore paraphé l’accord d’Alger – des négociations intermaliennes, et son hyperactivité diplomatique avec l’Afrique. En quatre mois, Idriss Deby, Macky Sall, Uhuru Kenyatta, Thomas Boni Yayi, Robert Mugabe, Mahamadou Issoufou, Ibrahim Boubacar Keïta, ou encore Jacob Zuma, se sont succédés pour des visites d’État à Alger. « Tout le monde sait que les seuls capables de dire « On veut tout le monde autour de la table tel jour » et de ressortir quelques heures plus tard avec un accord minimum sur une charte, ce sont les Algériens, reconnaît le journaliste tunisien Seif Eddine Trabelsi, basé à Tripoli pour l’agence de presse Anadolu. Les Algériens ont les moyens d’imposer un accord à n’importe quel groupe, et même le ministre français de la Défense, Hervé Le Drian, a reconnu que rien ne pouvait se faire sans leur aval. » Un diplomate en poste à Alger confirme : « La crédibilité de l’Algérie dans une médiation d’envergure régionale n’est pas à comparer avec celle du Maroc, qui par ailleurs, ne se trouve pas dans une même urgence sécuritaire. » 

L’urgence sécuritaire, est évidemment l’autre moteur de cette médiation. Entre la Libye et l’Algérie : presque 1 000 kilomètres de frontière sur lesquelles sont déployés entre 30 000 et 60 000 hommes. « L’effort en termes humains et technologiques est considérable, reconnaît un cadre de l’armée. À terme, cette posture défensive n’est pas soutenable. » Pas plus que le scénario d’une intervention. Pour des raisons de doctrine (l’Algérie est très attachée au concept de souveraineté des pays) et de moyens. « Une intervention risquerait de s’enliser dans un conflit coûteux financièrement et humainement, rappellent Yahia Zoubir, professeur en relations internationales et directeur de recherche en géopolitique, et Djallil Lounas, chercheur au Centre des études pour la paix et la sécurité internationale de Montréal. L’étendue du territoire libyen offre d’importantes possibilités pour les groupes et milices armés libyens de se replier et de se lancer dans une guerre d’usure meurtrière. L’Armée nationale populaire ne semble pas être entraînée pour de telles opérations qui nécessitent d’énormes moyens humains et technologiques. » 

La stratégie d’Alger est, dans la plupart des chancelleries de la capitale, reconnue comme la meilleure des solutions, surtout depuis la très controversée intervention de l’Otan.

La stratégie d’Alger – miser sur le renseignement et redoubler d’efforts diplomatiques – est, dans la plupart des chancelleries de la capitale, reconnue comme la meilleure des solutions, surtout depuis la très controversée intervention de l’Otan. Au point que les pressions pour une intervention militaire se sont calmées « en particulier depuis que l’Égypte s’est engagée », relève-t-on discrètement aux Affaires étrangères. « La France et les États-Unis sont derrière nous. L’Italie aussi », évoque de manière très évasive un ex-officier. Le 9 avril, John Kerry, le secrétaire d’État américain, saluait une nouvelle fois « le rôle constructif » de l’Algérie dans les négociations régionales. Concrètement, il est difficile de savoir comment se matérialise ce soutien. 

Mais il est lié à la troisième carte du jeu : le renseignement. Un interlocuteur de l’armée confirme qu’« en parallèle des négociations, bien sûr, un gros travail de renseignement est mené pour comprendre comment l’organisation État islamique tente de se déployer en Afrique du Nord. On a besoin de connaître notre ennemi, savoir comment il organise son armée, recrute ses mouhadjiroun (combattants étrangers), s’approprie les ressources financières d’un pays, corrompt les tribus, etc. Contrairement aux apparences, on n’est pas face à une guérilla islamiste classique mais face à une armée. Là, on voit que notre expertise dans la lutte antiterroriste est un atout considérable. » 

À tel point que les relations avec le Maroc se seraient détendues. Le Maroc, qui s’est aussi officiellement lancé dans une médiation. En mars dernier, plusieurs délégations libyennes ont participé à une tentative de « dialogue national » à Skhirat, près de Rabat, et en présence de la Mission d’appui de l’ONU en Libye. Malgré la rivalité entre les deux capitales, Alger n’a fait aucun commentaire. Les services de renseignements des deux pays auraient même renforcé leur coopération dans l’échange d’informations sur les menaces terroristes « afin de contrer les tentatives de l’organisation État islamique de développer des cellules de recrutement au Maghreb, et d’enquêter sur les réseaux de financement et de recrutement en Europe ». L’arrestation d’un terroriste des Soldats du Califat (le groupe responsable de l’enlèvement d’Hervé Gourdel) à Oujda et le démantèlement de plusieurs cellules, seraient à mettre au crédit de ce rapprochement. 

Dans ce jeu, reste une inconnue : la progression de l’organisation État islamique qui inquiète vraiment Alger. « Nous avons deux scénarios et ils ne sont pas bons, reconnaît un cadre de la lutte antiterroriste. Dans le moins mauvais, la Libye entre dans une très longue guerre civile qui ne permettra pas à un État de se construire avant longtemps. Dans l’autre, les djihadistes de Daesh s’emparent de plus de 50 % de la Libye et deviennent un danger pour la Tunisie. Si c’est le cas, on sait qu’ils essaieront aussi d’attaquer l’Algérie par la frontière. » 

« Alors, conclut-il, « nous n’aurons pas d’autre choix que d’intervenir militairement. » Ce qui fait dire à Tewfik Hamel, chercheur en histoire militaire, que « la solution au puzzle libyen passe nécessairement par le rétablissement de la légitimité de l’État libyen. Comme aucun consensus n’existe aujourd’hui sur l’avenir de la Libye, le défi immédiat pour la médiation de l’Algérie est d’éviter la généralisation de la violence. » 

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