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Politique

Le spectre d’un troisième mandat

Alpha Condé a-t-il l’intention d’aller au-delà des deux mandats prévus par l’actuelle Constitution de la Guinée ? Le Président ne s’est pas encore prononcé à ce sujet, mais les mouvements « pro » et « anti » troisième mandat se font entendre avec vigueur. 

Conakry, Tokpanan Doré 

Face à la floraison des mouvements favorables à une modification de la Constitution, et de ceux qui y sont hostiles, le silence du Président intrigue et inquiète.

Chaque sortie publique d’Alpha Condé est suivie de près par les médias, qui guettent sa décision concernant un éventuel troisième mandat. Il a simplement lâché, en mars, que personne ne l’empêchera d’aller demander la volonté du peuple. 

Que le président de la Guinée le proclame ou pas, de nombreux signes rappellent les préparatifs du « koudeïsme » (présidence à vie) de feu général Lansana Conté. « Quoi qu’il en soit, on n’entendra jamais de la bouche d’un Président qu’il cherche à aller au-delà de son mandat. Tout commence par des mouvements favorables à une modification de la Constitution, puis par l’organisation des cérémonies au cours desquelles on verra des pancartes et des slogans favorables à un troisième mandat ou à une modification de la Constitution. On met tout en place pour faire attribuer la volonté au peuple », explique l’analyste politique Aly Souleymane Camara. 

Une modification de la Constitution prévoirait un mandat présidentiel de six ans, la suppression du poste de Premier ministre, remplacé par un vice-président élu. Le nombre de grandes institutions serait resserré.

Quoi qu’il en soit, l’opposition et des organisations de la société civile se sont coalisées au sein du Front national pour la défense de la Constitution pour « contenir et anéantir cette volonté de troisième mandat… »

Les Brassards rouges, un autre mouvement anti-troisième mandat est né à la suite du FNDC. « Nous demandons à tous ceux qui sont indignés, tous ceux qui sont contre un troisième mandat, de se joindre à nous », lance Lansana Diawara de la Maison des associations et ONG de Guinée, un des coordinateurs de cet autre mouvement composé de partis politiques et d’associations. 

Des divergences à contenir 

Longtemps dispersés, les partis politiques semblent désormais unis pour barrer la route à Alpha Condé. « Je sais qu’il y a des patriotes qui ne manqueront pas d’apporter leur soutien au peuple de Guinée dans ce combat», estime Cellou Dalein Diallo, le chef de file de l’opposition guinéenne, qui a aussi appelé l’armée à s’inspirer de l’exemple algérien et de se joindre au peuple quand il s’agira de défendre la Constitution. 

Cela étant, jusqu’où ira l’opposition, elle qui a toujours peiné à s’unir ? « L’enjeu devait nous amener à taire toutes nos divergences. Parce que le problème posé va au-delà de nous, les leaders politiques de l’opposition. Nous sommes très petits par rapport à l’avenir de ce pays », estime Faya Millimono, président du Bloc libéral.

« Si nous comprenons le problème de cette façon, nous serons en mesure de transcender tous nos petits problèmes d’ego. Nous devons comprendre que ce pays a par le passé fait face à des épreuves très dures créées par le même schéma que d’autres utilisent aujourd’hui, c’est-à-dire modifier la Constitution pour permettre à quelqu’un de rester au pouvoir éternellement », poursuit l’opposant qui rappelle que les acquis démocratiques actuels ont été obtenus, dans les années 2000, au prix de la vie de centaines de jeunes Guinéens. 

Néanmoins, Faya Millimono reste conscient que les chances de réussite sont limitées. Il redoute que certains de ses collègues de l’opposition aient déjà commis l’« erreur grave » d’accepter de siéger à l’Assemblée nationale au-delà de leur mandat, terminé en janvier 2019.

« On ne peut pas d’un côté dire je vais défendre la Constitution et contribuer de l’autre côté à banaliser cette Constitution ! Laquelle est claire sur le mandat des députés : c’est cinq ans. Ils ne peuvent donc pas accepter une prorogation décidée par le président de la République », leur reproche-t-il. « Mais l’attitude de certains ne va pas nous amener à jeter l’éponge, même si elle peut contribuer à nous retarder ou nous conduire à l’échec. » 

Constitution évolutive 

Faya Millimono et douze de ses militants ont même été inculpés pour « attroupement et trouble à l’ordre public » pour avoir tenté de s’opposer à la rentrée parlementaire des députés qu’ils jugeaient « périmés ».

Les divergences de l’opposition couplées à la fragilité de la société civile font croire aux partisans du pouvoir – dont le Premier ministre Kassory Fofana qui s’en est publiquement amusé – que le Front pour la défense de la Constitution fera long feu.

Sur les motifs de modifier la Constitution promulguée en 2010, les partisans du pouvoir ne manquent pas d’arguments. Amadou Damaro Camara, député de la Mouvance présidentielle, estime que le texte actuel a été rédigé dans le but d’en finir avec le régime militaire : « Cette Constitution, vu le contexte, l’esprit et la façon dont elle a été rédigée, ne pouvait être qu’évolutive », assure le député Camara. 

Boubacar Diallo, du site d’information guinéen africaguinee.com, a accédé à des extraits du projet de Constitution modifiée qui pourrait être soumis au référendum par le président de la République. Le journaliste indique que ce texte prévoit un mandat présidentiel de six ans. Il en est de même pour tous les mandats électifs.

Le poste de Premier ministre y est supprimé et remplacé par celui de vice-président. À la différence du Premier ministre qui est nommé par le président de la République, le vice-président serait élu pour un mandat de six ans.

Cette Constitution « retouchée » prévoit aussi que toutes les élections se tiennent le même jour. De plus, les grandes institutions républicaines se limiteraient à la Cour suprême (dont une Chambre constitutionnelle), l’Assemblée nationale, le Conseil national des sages et la Haute autorité de la Communication. 

De l’article 27 

Le juriste Ibrahima Kanté explique que pour arriver à un mandat présidentiel de six ans, l’article 27 de l’actuelle Constitution devra être remplacé. L’article précise que « le président de la République est élu au suffrage universel direct. La durée de son mandat est de cinq ans, renouvelable une fois. En aucun cas, nul ne peut exercer plus de deux mandats présidentiels, consécutifs ou non. »

C’est pourquoi, selon le juriste toute modification de la Constitution tourne autour de l’article 27 : « Si vous demandez aux promoteurs de la nouvelle Constitution de toucher à tous les articles sauf l’article 27, ils reculeront sûrement. » 

Dans ce débat, les « géniteurs » de la Constitution de 2010 défendent leur oeuvre. Membre de l’ex-Conseil national de la transition – qui a fait office de parlement pendant la transition en 2010 –, le juriste Aboubacar Dansoko estime que la Constitution guinéenne est l’une des meilleures de la sous-région : « Je sais qu’il n’existe pas de texte parfait, mais la Guinée n’a vraiment aucune nécessité de réviser sa Constitution maintenant. »

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