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Politique

Le pouvoir fragilisé en Tunisie

Le pouvoir fragilisé en Tunisie
  • Publiéjanvier 31, 2023

L’abstention record du second tour des élections législatives, le 29 janvier, affecte l’autorité du président Kaïs Saïed et de son gouvernement. Ce, alors qu’un accord avec le FMI, qui rassurerait les bailleurs de fonds, tarde à venir.

 

Quelle autorité a le pouvoir de Kaïs Saïed ? Le second tour des élections législatives a vu la participation de 11,4% seulement du corps électoral tunisien. Soit précisément 895 002 électeurs sur 7,85 millions d’inscrits. Pourtant, la commission électorale n’avait pas ménagé ses efforts pour mobiliser les Tunisiens, rappelés chaque jour à leurs devoirs civiques par SMS. La population, davantage préoccupée par les problèmes économiques, a boudé un scrutin dénoncé par les partis d’opposition.

Tout retard dans la mise en œuvre des réformes et de leur financement affecte les réserves de change, en raison des prélèvements pour le service de la dette. Le risque est grand d’une restructuration de la dette, synonyme de pertes pour les créanciers privés.

Lesquels, pour une fois à l’unisson, demandent de nouvelles élections crédibles et assurant la participation de tous. Nouvelles élections synonymes, à leurs yeux, de départ du Président Saïed. Tel n’est pas l’avis de ce dernier, selon qui « il faut interpréter ce taux différemment : 90% n’ont pas voté parce que le Parlement ne représente rien pour eux ».

La première réaction politique du Président a d’ailleurs surpris : deux ministres quittent leur fonction, celui de l’Éducation et celui de l’Agriculture. Les nouveaux titulaires s’appellent Mohamed Ali Boughridi (en remplacement de Fethi Sellaouti) et Abdelmonem Belati (en remplacement d’Elyes Hamza). Pourquoi le limogeage des sortants ? Aucune explication n’est venue de la Présidence, mais ce mini-remaniement s’inscrit dans un contexte de pénuries de produits de base et de grogne des enseignants.

Quelle sera donc la légitimité du futur Parlement tunisien, composés de 161 députés aussi mal élus ? Nul n’ose répondre à cette question, d’autant que le dispositif prévu par la nouvelle Constitution – taillée sur mesure pour le Président en place –, prévoit la réunion d’un Conseil national des régions. Instance qui reste à désigner. Le Parlement ne peut renverser le gouvernement qu’à l’issue de deux motions de censure adoptées aux deux tiers des deux chambres ; bien sûr, il ne pourra pas destituer le Président. Le travail législatif prévoit que les propositions de loi devront être déposées par dix députés au moins, mais que les textes proposés par le Président seront discutés en priorité.

 

Les Tunisiens ont la tête ailleurs

L’inflation et les pénuries compliquent le quotidien des Tunisiens. Le lait est désormais difficile à trouver dans les magasins, la filière ne parvient pas à fournir une demande de 1,8 million de litres par jour. Il manquerait l’équivalent de 600 000 litres dans les rayons. Les éleveurs font face à l’explosion du prix des fourrages et autres intrants, beaucoup devant alors renoncer à nourrir correctement leurs vaches, voire parfois à se séparer d’une partie du cheptel. Selon l’Union tunisienne de l’agriculture et de la pêche, les troupeaux se seraient réduits de 30% en 2022. Le gouvernement a réduit les taxes sur les importations, ce qui permet d’augmenter l’offre globale, mais concurrence davantage les producteurs tunisiens. De son côté, le Président Saïed s’en est pris à de mystérieux « spéculateurs », sans les identifier, ajoutant à la méfiance des populations. D’autres pénuries touchent régulièrement le pays, notamment le café, le sucre, et l’huile.

Le marché de Bab El Fella à Tunis
Le marché de Bab El Fella à Tunis.

La Tunisie est toujours en négociations avec le FMI pour obtenir une nouvelle ligne de crédit, à hauteur de 1,9 milliard de dollars. L’échec des législatives du 29 janvier fragilise aussi le pouvoir tunisien face à l’institution de Bretton-Woods. Un accord permettrait pourtant de débloquer la situation auprès des autres bailleurs de fonds. Pierre d’achoppement : la levée des subventions sur les produits de base et une accélération de la restructuration des entreprises publiques. Deux mesures que le Président Saïed, non sans raisons, juge impopulaires.

Ce retard dans les négociations avec le FMI a conduit Moody’s à dégrader d’un cran sa note sur la dette souveraine de la Tunisie, de Caa1 à Caa2, assortissant ce jugement d’un avis de « perspective négative », signe de dégradation ultérieure. « Si un financement important n’est pas assuré, la Tunisie risque un défaut de paiement de sa dette », prévient l’agence américaine. En effet, tout retard dans la mise en œuvre des réformes et de leur financement affecte les réserves de change, en raison des prélèvements pour le service de la dette. Le risque est grand d’une restructuration de la dette, synonyme de pertes pour les créanciers privés.

Et le contexte politique n’arrange rien, selon Moody’s. Le gouvernement dispose d’une feuille de route en matière de réformes, afin de corriger les déséquilibres budgétaires mais son action « risque d’être mise à l’épreuve par des obstacles politiques, sociaux et institutionnels ».

@NA

 

 

 

 

Écrit par
Laurent Allais

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