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Politique

Le doute se dissipe, le débat s’accentue

En prenant acte de la volonté du gouvernement d’aller au
référendum, le président Alpha Condé relance le débat sur
l’idée d’une nouvelle Constitution en Guinée.


Conakry, Tokpanan Doré

Pourquoi faut-il doter la Guinée d’une nouvelle Constitution ? Pour le Premier ministre Kassory Fofana, qui exprime la volonté de l’ensemble des membres de son gouvernement, le pays doit se doter d’institutions et de lois plus adaptées à l’évolution de la société.

D’ailleurs, depuis l’officialisation de sa position en mai, le Rassemblement du peuple de Guinée (RPG), le parti au pouvoir, s’attaque aux « incohérences » de l’actuelle Constitution.

Par exemple, M’bany Sangaré, le secré­taire général de la Jeunesse du parti, dénonce une Constitution qui ne tient pas compte de la répartition équitable du quota des députés en fonction des tailles des circonscriptions électorales.

« Nous avons un tissu social fragile et des institutions également fragiles… forcer un référendum qui ne fait pas l’unanimité, c’est tenter de provoquer l’instabilité socio-politique et institutionnelle », prévient le politologue Aly Souleymane.

Surtout, le RPG rappelle qu’« il a été recommandé dans les accords de Ouagadougou (signés en 2010 par les acteurs de la transition) que le nouveau président de la République, une fois élu, a la latitude de soumettre au peuple de Guinée une nouvelle loi fondamentale ».

Pour les dirigeants du parti, il est du devoir du Président de soumettre un pro­jet de Constitution au peuple. « Là n’est pas la question ! » estime l’écrivain Tierno Monénembo Diallo, dont les déclara­tions confirment que la démarche est loin de faire l’unanimité (lire ci-après).

Des opposants déterminés

Les membres du FNDC (composé de partis politiques et d’organisations de la société civile) sont convaincus que la révi­sion constitutionnelle n’est qu’un prétexte pour Alpha Condé de continuer à diriger la Guinée.

Alors, en plus des interventions dans les débats, ils organisent des mani­festations et contre-manifestations. Le 13 juin, le FNDC a organisé une marche à N’Zérékoré, une grande ville du sud du pays.

La répression de cette manifestation a fait près d’une trentaine de blessés dont un a fini par succomber de ses blessures. Une quarantaine de personnes ont été arrêtées et jugées pour trouble à l’ordre public, 17 sur 22 ont été condamnées.

Plusieurs autres militants et responsables « anti » nouvelle Constitution ont été interpellés à travers le pays pour avoir soit « troublé » des manifestations en faveur d’un troisième mandat, soit organisé des « manifestations interdites ».

Jugés pour « attroupement illégal et trouble à l’ordre public », ils ont été pour la plupart acquit­tés, faute de délit constitué. D’autres responsables du FNDC ont été arrêtés pour avoir simplement porté des tenues à l’effigie de leur plateforme. « Ce sont des intimidations qui ne nous arrêteront pas. Nous mènerons cette lutte jusqu’au bout », réplique Abdourahmane Sanoh, coordi­nateur national des activités du FNDC.

Prudence

Dans cette situation politique à l’issue incertaine, certains acteurs adoptent la position de la méfiance. Dansa Kourouma, président du Conseil national des organisations de la société civile guinéenne, attend des éléments de comparaison avant de se lancer dans le débat : « Je trouve que le débat est préma­turé. Mais, étant en démocratie, chacun a ses raisons qui justifient ses actions… Si je ne connais pas le contenu du texte, je ne peux pas prendre position même si les moti­vations sont fondées. »

Néanmoins, Dansa Kourouma envisage d’approuver une nouvelle Constitution si le texte « peut contribuer à améliorer la gouvernabilité du pays et la praticabilité des lois, ainsi qu’à la protection de l’intérêt général des populations ».

D’ailleurs, rappelle-t-il, sur les questions politiques, la société civile n’a pas l’obligation d’être unie. Et s’il ne prend pas part à la lutte des oppo­sants, il n’approuve pas l’arrestation des membres du FNDC. « Ignorer des t-shirts pour et interdire des t-shirts contre, c’est du “deux poids deux mesures” ! »

Comme Dansa Kourouma, nom­breux sont les acteurs qui préfèrent s’abstenir de tout commentaire, le temps de voir la nouvelle Constitution. Dont les contours actuels restent flous.

En démissionnant, le 27 mai, l’ancien ministre Cheick Sako a, parmi ses argu­ments, indiqué n’avoir pas été associé à la rédaction de la nouvelle Constitution en sa qualité de garde des Sceaux.

Le spécialiste de droit public Albert Bourgi et l’avocat sénégalais Boucounta Diallo sont accusés par le FNDC d’être parmi les rédacteurs de la nouvelle Constitution. Ces amis d’Alpha Condé ont réfuté ces accusations.

Débat inclusif

De son côté, l’analyste politique Aly Souleymane Camara considère que le FNDC est allé vite en besogne et ne fait que réagir au lieu d’agir. D’ailleurs, la population commence à adhérer à l’idée d’une nouvelle Constitution.

« Les cérémonies organi­sées par le pouvoir sont souvent trans­formées en campagne de promotion du troisième mandat. On fait sortir des citoyens avec des pancartes pour dire qu’ils sont pour le référendum ou pour le troisième mandat. Or, pendant que le gouvernement gagne du terrain, le Front national est interdit de toute manifesta­tion », commente l’analyse.

Selon qui le FNDC aurait dû s’atteler à démon­trer pourquoi le projet d’une nouvelle Constitution est mauvais au lieu d’at­tendre pour réagir aux déclarations et manifestations du gouvernement.

D’ailleurs, un référendum ne ferait-il que réveiller les vieux démons ? « Nous avons un tissu social fragile et des ins­titutions également fragiles… forcer un référendum qui ne fait pas l’unanimité, c’est tenter de provoquer l’instabilité sociopolitique et institutionnelle », pré­vient Aly Souleymane.

Dans ce contexte, les diplomates appellent à l’apaisement. À l’occasion de la célébration du 14-juillet, l’ambassadeur de la France à Conakry a appelé à un débat politique « ouvert, inclusif et pacifique ».

En partance pour le Togo, après quatre ans passés en Guinée, le diplomate allemand Matthias Veltin a lui aussi appelé à des discussions ouvertes menées par tous les acteurs. « De telles discussions doivent être abordées avec des questions qui marquent l’histoire du pays et sur la base de l’expé­rience que les gens ont eue dans le passé. Mon encouragement aux Guinéens est de discuter encore plus sur l’histoire dans sa totalité. »

TROIS QUESTIONS A…

Tierno Monénembo Diallo (Écrivain)

Écrivain, Grand Prix de la Francophonie 2017, Tierno Monénembo est un intellectuel engagé pour la démocratie en Guinée. Il a exprimé récemment son opposition à l’écriture d’une nouvelle Constitution dans son pays. 

Propos recueillis par Tokpanan Doré 

Les Guinéens ne sont pas dupes 

La Guinée a-t-elle besoin d’une nouvelle Constitution ? 

Le problème n’est pas là. Que la Guinée ait besoin d’une nouvelle Constitution plus légitime, mieux adaptée à l’histoire et à la sociologie du pays, est un problème de fond qui doit être posé indépendamment des circonstances et des hommes. De quoi s’agit-il ici ? D’un président en fin de mandat élu dans les circonstances contestées, qui veut, comme d’habitude, ruser avec la morale et la loi pour perpétuer son pouvoir. 


Tierno Monénembo Diallo 

Près de dix ans durant, Alpha Condé s’est fort bien accommodé de cette Constitution qu’il trouve soudain bancale, comme par hasard, juste au moment où il doit rendre les clés du palais. Les Guinéens ne sont pas dupes. La révision constitutionnelle n’est que le maigre prétexte, qu’à bout d’arguments, le système d’Alpha Condé a trouvé. 

Quel est votre rôle au sein du Front national pour la défense de la Constitution ? 

Aucun rôle particulier ne m’a été assigné. J’ai spontanément adhéré à ce mouvement parce que j’en partage le programme et les idées. Et je m’y sens très bien parce que c’est un mouvement citoyen ouvert à tous et très souple dans sa structure et dans son fonctionnement. Cet engagement m’enthousiasme. On sent un sursaut du pays. Le peuple de Guinée est sur la voie du réveil. L’occasion est belle pour se lever et combattre. Je reste entièrement disponible aussi bien sur le plan des idées que pour des actes. 

Vos prises de position amènent certains Guinéens à vous considérer comme un opposant et même un militant du principal parti de l’opposition. Les critiques vous limitent-elles dans vos actions de contre-pouvoir ? 

Je suis un opposant. Non pas un « opposant historique », ce ridicule titre dont la presse affuble Alpha Condé, mais un opposant fondamental. Je suis contre tout. Même à la gravitation terrestre ! Pour revenir à la vie politique guinéenne, je me suis opposé à Sékou Touré, à Lansana Conté, à Dadis Camara, à Sékouba Konaté, à Alpha Condé et à tout ce qui brime peu ou prou mes honorables concitoyens.

Quant à Cellou Dalein Diallo, je le soutiens aujourd’hui, et je m’opposerai à lui le jour où il viendra au pouvoir, exactement comme je l’ai fait avec Alpha Condé. Je ne baisserai jamais les bras quand il s’agit de combattre pour des causes qui me paraissent exaltantes : la démocratie, les droits de l’homme, l’émancipation de l’homme noir, l’unité africaine. En cela, rien ne peut me limiter. Les critiques ont le droit de critiquer et moi, celui de faire ce que je veux !

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