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Politique

Le dialogue se fait attendre

Près de trois ans après le début de la crise anglophone, le gouvernement a enfin annoncé un « dialogue » pour apaiser les tensions sociopolitiques. Mais Yaoundé ne semble pas pressé de résoudre une crise qui inquiète la classe politique et la communauté internationale. 

Douala, Frédéric Nonos 

La situation dans les deux régions anglophones (Nord- Ouest et Sud-Ouest) sur les dix que compte le Cameroun, ne cesse de se détériorer. Commencée en octobre 2016 par des revendications d’enseignants et d’avocats des deux régions qui représentent 20 % des 25 millions de Camerounais, la crise s’est muée fin 2017 en insurrection armée, et dégénère peu à peu en guerre civile.

D’après l’ONG belge International Crisis Group (ICG), le conflit entre séparatistes et armée a tué au moins 1 850 personnes depuis septembre 2017, et affecte désormais les régions francophones de l’Ouest et du Littoral. ICG et le HCR (Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés) dénombrent plus de 170 villages détruits en deux ans, 530 000 déplacés internes et 35 000 réfugiés au Nigeria voisin. 

Le conflit est dévastateur pour l’économie, qui représente environ 1/5e du PIB du pays. Les grandes entreprises d’État comme la Cameroon Development Corporation et Pamol, qui emploient des dizaines de milliers de personnes dans ces deux régions, sont en grande difficulté.

Selon un rapport du Gicam (Groupement interpatronal du Cameroun) publié en juillet 2018, la crise avait déjà entraîné une perte de 269 milliards de F.CFA (410 millions d’euros), détruit 6 434 emplois formels, et menaçait 8 000 autres emplois.

Face à la gravité de la crise, la société civile, la classe politique et la communauté internationale, exigent l’instauration d’un dialogue inclusif aux autorités pour ramener la paix. Après près de trois ans de crise et de pressions diplomatiques, Yaoundé se dit désormais disposé à dialoguer. 

Médiation suisse 

Début mai, le Premier ministre, Joseph Dion Ngute, a déclaré à son arrivée à Bamenda (Nord-Ouest) que le président Paul Biya était prêt à un dialogue formel pour résoudre la crise. Il a précisé que ces pourparlers pourraient porter sur tous les sujets, sauf la partition du Cameroun.

Deux mois après l’annonce de Dion Ngute, le dialogue annoncé se fait attendre. En coulisses, la Suisse propose sa médiation. Dans un communiqué publié mi-juin, le Département fédéral des Affaires étrangères a indiqué que « la Suisse a été mandatée par une majorité des parties pour faciliter un 

Le conflit met en lumière les carences du modèle de gouvernance centraliste et interpelle sur deux préoccupations essentielles : une meilleure prise en compte des minorités, des héritages coloniaux et des spécificités culturelles, ainsi que le besoin d’une redistribution plus juste et équitable des richesses du Cameroun.

processus de négociation inclusif ». Avec le soutien du gouvernement helvétique, le Centre pour le dialogue humanitaire a invité plusieurs leaders sécessionnistes à participer à une discrète réunion préparatoire, du 25 au 27 juin 2019, à Saint-Luc, dans le canton du Valais.

Les résultats tangibles de ces consultations restent attendus. Le pouvoir a certes accordé quelques concessions aux revendications des enseignants et des avocats.

Notamment la traduction en anglais du Code de l’Ohada (Organisation pour l’harmonisation en Afrique du droit des affaires), le recrutement d’enseignants et d’auditeurs de justice bilingues, la création d’une Commission pour le bilinguisme et le multiculturalisme… 

Pour autant, la population anglophone déplore des mesures cosmétiques, ne portant pas sur le retour au fédéralisme, préoccupation devenue majeure. De son côté, Yaoundé a fait libérer, fin août 2017, plusieurs chefs de file du mouvement initial, tels que l’avocat Agbor Balla, ainsi qu’une trentaine d’activistes. 

Désaccords idéologiques 

Rien n’avance sur le terrain. Les combats se poursuivent. Les Forces de sécurité infligent des pertes aux séparatistes. Pour autant, elles ne parviennent pas à reprendre entièrement le contrôle des zones rurales, ni à empêcher les attaques récurrentes des séparatistes dans les villes.

Les belligérants campent sur des positions visiblement inconciliables. Les séparatistes vivent dans l’utopie d’une indépendance prochaine des deux régions qu’ils ont baptisée « Ambazonie ».

De son côté, le gouvernement veut croire à la possibilité d’une victoire militaire à court terme. Les modérés et les fédéralistes, qui bénéficient pourtant de la sympathie d’une majorité de la population, peinent à s’organiser. La classe politique, la société civile, rejoints par la communauté internationale, accentuent la pression pour une résolution rapide de la crise. 

Si des experts et des observateurs reconnaissent la nécessité d’un dialogue inclusif, ils s’interrogent sur son timing, son contenu et ses participants. « Il est difficile de préciser la tenue de ce dialogue », reconnaît un cadre du comité central du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDCP), parti majoritaire.

Le sujet, poursuit-il, « est un processus sensible et seules les consultations engagées de part et d’autre pourraient déterminer le timing de ce dialogue ». Au sujet des participants à ces pourparlers, « tout le monde doit être écouté », suggère Jean Robert Wafo du Social democratic front (SDF), principal parti d’opposition.

D’ailleurs, justifie-t-il, « on peut bien écouter les sécessionnistes sans toutefois être d’accord avec le principe de la sécession ». Le SDF propose un cessez-le-feu immédiat, la libération immédiate de tous les prisonniers politiques incarcérés dans le cadre de cette crise, la désignation d’un médiateur et le fédéralisme. 

Dialogue local 

Entre la sécession voulue par les séparatistes et la décentralisation en trompe-l’oeil que propose Yaoundé, des solutions médianes doivent être explorées pour conférer plus d’autonomie aux régions.

Pour sortir de cette impasse, des initiatives locales de dialogue tentent de s’organiser. Des responsables religieux anglophones (catholiques, protestants et musulmans) conduits par le cardinal Christian Tumi, ancien archevêque de Douala, avaient annoncé, en juillet 2018, un projet de conférence générale anglophone, envisagé comme une première étape avant un dialogue national inclusif.

Une initiative favorable à une grande partie des anglophones, selon Elie Smith. Le porte-parole de cette plateforme affirme que certains séparatistes qui étaient réticents semblent à présent ouverts à cette démarche, à condition que la conférence débouche sur un référendum d’autodétermination qui donnerait le choix entre fédéralisme et indépendance.

Pourtant, Yaoundé reste opposé à cette conférence, repoussée deux fois faute d’accord du gouvernement. Si le pouvoir semble exclure le fédéralisme, souffle un haut cadre au ministère de l’Administration territoriale, il pourrait peut-être consentir au régionalisme ou à une décentralisation effective. 

Des concessions réciproques sont donc nécessaires pour rétablir un minimum de confiance entre les protagonistes afin d’enrayer et la spirale de la violence.

Un diplomate américain établi à Yaoundé, propose que le gouvernement soutienne la conférence générale anglophone pour permettre à ces derniers de se mettre d’accord sur leurs représentants à un éventuel dialogue national, tout en redonnant une voix aux anglophones non séparatistes. 

Durant ce processus, poursuit-il, les acteurs internationaux, notamment les États-Unis, la Suisse, le Vatican, les Nations unies, l’Union européenne et l’Union africaine, doivent continuer à encourager le gouvernement au dialogue, y compris en proposant de financer et de soutenir les rencontres préparatoires.

Une partie de la classe politique et de la société civile demeure dubitative quant à la volonté du pouvoir à amorcer un dialogue franc et inclusif. Pour le Mouvement de la renaissance du Cameroun (MRC) dont le président Maurice Kamto et certains de ses partisans sont incarcérés depuis janvier, pour avoir organisé des marches interdites, il ne s’agit que d’une diversion du pouvoir pour gagner du temps.

Le conflit en cours, déplore le MRC, met en lumière les carences du modèle de gouvernance centraliste et interpelle sur deux préoccupations essentielles : la nécessité d’une meilleure prise en compte des minorités, des héritages coloniaux et des spécificités culturelles ; ainsi que le besoin d’une redistribution plus juste et équitable des richesses du pays.

Pour l’analyste politique Richard Makon, la solution pérenne réside dans « le dialogue et le consensus pour mener des réformes institutionnelles et de gouvernance, indispensables pour le Cameroun ».

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