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Politique

Le barrage du Nil par l’Éthiopie préoccupe les diplomates

Le barrage du Nil par l’Éthiopie préoccupe les diplomates
  • Publiéjuillet 9, 2024

Le cinquième remplissage par l’Éthiopie du barrage de la Grande renaissance éthiopienne, qui risque d’irriter l’Égypte, a dominé les esprits lors du Forum d’Assouan pour la paix.

 

Des représentants de 52 pays africains, ainsi que des organisations et des institutions financières de tout le continent, se sont réunis dans la capitale égyptienne, les 2 et 3 juillet 2024, pour le Forum d’Assouan pour la paix et le développement durables. Ce, dans un contexte tendu.

En effet, le 17 juin, deux semaines avant le sommet, des images satellite ont montré l’Éthiopie en train de préparer le cinquième remplissage du barrage de la Grande Renaissance, qui constitue depuis des années une préoccupation majeure pour l’Égypte. Et ce, depuis son premier remplissage en 2020 : le Nil fournit 90 % de l’eau douce de l’Égypte et est essentiel à son système d’irrigation et à sa production d’électricité.

Les récentes décisions de l’Égypte et de l’Éthiopie de rejoindre le bloc des BRICS, qui regroupe les pays émergents, montrent que les deux parties ont tout intérêt à une coopération économique et diplomatique pacifique, au-delà du différend sur le barrage.

Cependant, l’Éthiopie soutient que le remplissage du barrage est essentiel pour ses besoins en matière de production d’électricité et de développement économique : elle estime que le barrage pourrait plus que doubler sa production d’électricité. Alors qu’une déclaration de principes signée à Khartoum en 2015 entre l’Égypte, l’Éthiopie et le Soudan concluait que le remplissage devait se faire en coordination avec les trois pays, les négociations en cours ont de nouveau abouti à une impasse en décembre dernier, sans accord contraignant ni feuille de route.

L’Éthiopie avait conclu ce que le Premier ministre Abiy Ahmed appelait le « quatrième et dernier remplissage » en 2023, mais la possibilité d’un autre remplissage a remis la question au premier plan de l’agenda diplomatique. Les canaux bilatéraux étant actuellement en sommeil, le forum d’Assouan a permis à l’Égypte de mettre ses préoccupations au premier plan, décrypte Hesham El-Askary, professeur de systèmes terrestres à l’université californienne Chapman.

« En encadrant les discussions autour de défis plus larges liés au climat, l’Égypte peut indirectement aborder la question du barrage. Ces interactions peuvent permettre à l’Égypte d’exprimer ses préoccupations et de rechercher un soutien pour sa position, en soulignant les risques potentiels associés aux actions unilatérales sur les ressources en eau transfrontalières. »

 

Coupures d’électricité

D’ailleurs, à l’approche du cinquième remplissage, l’Égypte est déjà aux prises avec les conséquences des précédents. « Sur le plan environnemental, la réduction du débit du Nil en aval a diminué la disponibilité globale de l’eau, ce qui a un impact critique sur la consommation domestique, l’agriculture et l’industrie », poursuit Hesham El-Askary.

« Sur le plan intérieur, la pénurie d’eau a des répercussions potentielles sur la stabilité de l’Égypte, avec le risque de mécontentement public et de troubles sociaux, en particulier si la productivité agricole diminue et que les prix des denrées alimentaires augmentent », poursuit l’universitaire, qui fait allusion aux difficultés rencontrées par les Égyptiens qui souffrent déjà d’une crise économique, de l’inflation et d’une pénurie de devises.

Outre l’impact sur l’agriculture et l’augmentation des prix des denrées alimentaires, une autre crainte réside dans les effets sur les capacités de production d’énergie hydroélectrique de l’Égypte, l’augmentation des remplissages pouvant entraîner des pénuries d’énergie et une hausse des coûts des sources d’énergie alternatives.

Les Égyptiens subissent déjà des coupures d’électricité quotidiennes de trois heures après que le gouvernement a annoncé qu’il était nécessaire de maintenir le fonctionnement stable des centrales électriques, car la chaleur croissante fait augmenter la consommation d’énergie.

L’Éthiopie a nié avoir l’intention de réduire l’accès à l’eau de ses voisins. En juillet 2023, un communiqué conjoint entre le président égyptien Sisi et le premier ministre éthiopien Abiy Ahmed stipulait que l’ « Éthiopie s’est clairement engagée, pendant le remplissage du barrage au cours de l’année hydrologique 2023-2024, à ne pas causer de dommages significatifs à l’Égypte et au Soudan afin de répondre aux besoins en eau des deux pays ».

L’« intérêt principal de l’Éthiopie est d’apporter la lumière à 60 % de la population qui souffre dans l’obscurité, d’épargner le travail de nos mères qui portent du bois sur leur dos pour obtenir de l’énergie », promettait Abiy Ahmed lors de la mise en service du barrage en 2022.

 

Maintenir la confiance

« Comme vous pouvez le constater, cette eau produira de l’énergie tout en s’écoulant comme elle s’écoulait auparavant vers le Soudan et l’Égypte, contrairement aux rumeurs selon lesquelles le peuple et le gouvernement éthiopiens construisent un barrage pour affamer l’Égypte et le Soudan. »

Le barrage sur le Nil en Éthiopie préoccupe les Égyptiens.
Le barrage sur le Nil en Éthiopie préoccupe les Égyptiens.

 

Néanmoins, l’Égypte considère cette question comme essentielle pour sa sécurité nationale, au point qu’il y a un an, elle a mené des exercices militaires navals aux côtés du Soudan. L’Égypte et l’Éthiopie se sont également opposées au sujet du protocole d’accord conclu par l’Éthiopie avec le Somaliland au début de l’année, en vertu duquel la région sécessionniste de la Somalie accepterait de louer des terres côtières à l’Éthiopie, potentiellement en échange d’une future reconnaissance de sa souveraineté.

Alors que la menace d’une action militaire pour résoudre le problème plane depuis longtemps – des sources égyptiennes de haut niveau ont déclaré en juin au média Al-Araby Al-Jadeed qu’ « une action militaire contre l’Éthiopie pour arrêter les opérations du barrage n’a pas encore été décidée ». Des espaces tels que le forum d’Assouan offrent des possibilités de maintenir les lignes de dialogue ouvertes.

« En organisant un forum de haut niveau axé sur la paix et le développement durable liés au climat, l’Égypte se positionne comme un leader proactif dans la résolution de problèmes régionaux plus vastes, ce qui peut indirectement influencer la dynamique autour du différend sur le barrage », confirme Hesham El-Askary.

« Il offre à l’Égypte une plateforme pour souligner les conséquences potentielles des actions unilatérales sur les ressources en eau partagées, en favorisant un discours qui encourage la coopération et le dialogue multilatéral. »

La coopération multilatérale signifie que, « fondamentalement, il existe un certain niveau de confiance », confie à African Business Ismaeel Thrawat, professeur adjoint d’économie à l’Université américaine du Caire. « Si la confiance règne, la coopération économique peut se développer, les entreprises traitent les unes avec les autres, les échanges commerciaux se font dans les deux sens, la stabilité politique s’installe… et la paix s’installe. »

Selon Ismaeel Thrawat, la coopération est essentielle pour ouvrir la voie à une activité économique plus efficace et à la paix dans la région.

« Depuis le Covid-19, nous assistons à un réalignement des chaînes d’approvisionnement dans le monde entier, ce qui signifie qu’il existe aujourd’hui un grand potentiel pour les pays, les entreprises et les entrepreneurs africains, et s’ils le font, ils auront probablement des rendements très élevés parce qu’ils répondront à des besoins importants en Afrique. »

Les récentes décisions de l’Égypte et de l’Éthiopie de rejoindre le bloc des BRICS, qui regroupe les pays émergents, montrent que les deux parties ont tout intérêt à une coopération économique et diplomatique pacifique, au-delà du différend sur le barrage.

« Nous assistons à un réalignement politique, puisque l’Égypte et l’Éthiopie ont rejoint les BRICS. Une fois que les incitations sont alignées en termes de volonté de faire des affaires ensemble, il y a automatiquement davantage d’incitations à la paix », juge le professeur du Caire.

@NA

Écrit par
Bianca Carrera Espriu

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