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Politique

La stratégie de Wagner en Afrique

La stratégie de Wagner en Afrique
  • Publiéfévrier 24, 2023

Si certains militaires de Wagner opèrent un repli de l’Ukraine vers l’Afrique, l’influence de ce groupe reste vive, prévient l’ONG GT-ATO. Qui décrypte la stratégie et l’influence d’un groupe relevant des organisations mafieuses.

 

Le groupe Wagner est accusé d’utiliser tous les moyens nécessaires, y compris de nature criminelle, pour atteindre ses objectifs : du recours aveugle à la violence contre les civils dans ses actions militaires, aux campagnes de désinformation et à la fraude électorale, en passant par le trafic à l’échelle industrielle de ressources naturelles, comme l’or et les diamants. Un rapport de l’ONG Global Initiative Against Transnational Organized crime tente de dégager les faits des fantasmes autour d’un groupe qui opère « dans la zone grise, qui inclue à la fois l’économie légale et illégale ».

Les banques et les institutions financières doivent faire preuve d’une diligence proactive, en identifiant et en gelant les comptes liés à des entités sanctionnées, et en effectuant des contrôles de sécurité renforcés.

Les activités et les caractéristiques du groupe reflètent des tendances plus larges dans l’évolution des oligarques et des groupes criminels organisés russes, leurs relations respectives avec l’État russe et leurs activités en Afrique. Wagner (avec son réseau opaque de sociétés et d’organisations, et la combinaison d’activités légales et illégales) déploie des stratégies dans ses opérations qui reflètent ce type de criminalité plus sophistiquée.

Suite à l’invasion de l’Ukraine, l’Afrique revêt une importance stratégique accrue pour la Russie, tant sur le plan économique que politique, la Russie se retrouvant isolée par les sanctions occidentales. Ces sanctions ont également pour conséquence de perturber les intérêts économiques russes en Afrique. L’influence politique qu’exerce Wagner (par le biais des divers services qu’il propose aux autocrates au pouvoir) est donc un outil important pour la Russie dans la promotion de ses intérêts économiques et politiques en Afrique.

Depuis son premier engagement militaire en Afrique, fin 2017, Wagner a entrepris une expansion agressive. Le groupe a déployé des troupes dans cinq pays africains, tandis que des groupes liés à un proche de Vladimir Poutine, Evgueni Prigojine – qui n’a reconnu qu’en 2022 être son fondateur ! –, ont fait leur apparition à plusieurs titres dans plus d’une douzaine de pays africains. Si certains contingents de Wagner (en Centrafrique et, semble-t-il, en Libye) ont été rappelés de leur déploiement en Afrique pour aller soutenir les efforts vacillants de la Russie en Ukraine, cela n’a apparemment pas empêché Wagner de maintenir son déploiement militaire au Mali, en Centrafrique, au Soudan et en Libye, et de courtiser d’autres nations africaines, comme le Burkina Faso.

 

Tous les moyens sont bons

Wagner opère en Afrique dans trois grands domaines stratégiques par le biais des entités militaires, économiques et politiques interconnectées qui le forment. En premier lieu, les mercenaires. Dans au moins cinq pays, des interventions militaires ont servi de gouvernements autocratiques affaiblis à la recherche de soutiens pour lutter contre des insurrections, des groupes rebelles ou des guerres civiles. Elles ont eu pour conséquence de déloger les anciennes puissances coloniales, comme la France, en tant que principaux partenaires militaires de ces pays. En matière de stratégie politique, conseil et influence : Wagner s’est engagé politiquement dans un plus grand nombre de pays d’Afrique qu’il ne l’a fait militairement. Le groupe a offert stratégies et recommandations d’ordre politique aux dirigeants qui collaborent avec Wagner. Il a mené des missions d’observation électorale biaisées, il a déployé des campagnes d’influence politique et de désinformation sur les médias sociaux, et a interféré dans les élections. Enfin, le groupe mène des activités commerciales, grises et illicites : un réseau de sociétés (principalement des entités minières) liées à Wagner ont également poursuivi des intérêts commerciaux dans des pays où Wagner a fourni un soutien militaire ou politique. Dans certains cas, l’accès aux ressources naturelles a été la contrepartie fournie par les gouvernements africains en échange du soutien mercenaire de Wagner.

Variété des interventions Wagner dans les pays africains.
Variété des interventions Wagner dans les pays africains.

 

S’ils diffèrent d’un pays à l’autre, les engagements de Wagner en Afrique ont une caractéristique commune : pour atteindre son objectif ultime qui combine profits et expansion de l’influence russe à l’étranger, l’organisation a été accusée d’utiliser tous les moyens nécessaires, y compris l’exploitation de zones grises du point de vue légal et le recours aux activités criminelles. Le groupe, on le sait, est accusé de nombreux abus aux droits humains, ainsi que de trafics de ressources minières et d’armes. Sans oublier les interférences politiques et la désinformation.

Selon Global Initiative, qui détaille son argumentation dans le rapport, « le groupe Wagner partage certaines caractéristiques avec le crime organisé russe et ses activités à l’étranger ». En quelques années, une structure mafieuse s’est constituée en Russie. Dont les caractéristiques sont présentes en Afrique. Elles prennent la forme d’entrepreneurs individuels, au comportement « violent », davantage que la forme d’un groupe mafieux organisé.

 

La Russie cherche à contourner les sanctions

Par exemple, Global Initiative « a obtenu la preuve » que des armes produites par l’État russe et liées à l’exportateur public d’armement Rosoboronexport étaient transportées vers le Soudan du Sud via le Kenya et l’Ouganda, en violation des régimes de sanctions.

On le sait, sous l’administration de Poutine, les oligarques et autres hommes d’affaires politiquement connectés sont devenus plus dépendants de l’État pour maintenir leur pouvoir et leur richesse. De ce fait, des intérêts économiques a priori privés sont devenus des outils de la politique étrangère russe. Le groupe Wagner constitue dès lors l’« exemple extrême d’une entité ostensiblement privée utilisée (ou, dans ce cas, littéralement militarisée) pour servir les objectifs de politique étrangère du Kremlin ».

Rassemblement de soutien à la Russie, à Bangui, le 5 mars 2022 (AFP).
Rassemblement de soutien à la Russie, à Bangui, le 5 mars 2022 (AFP).

 

En réponse à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les pays occidentaux ont imposé des sanctions à large portée à l’encontre des institutions, entreprises ou particuliers russes. Ces sanctions ont un impact sur la manière dont les intérêts économiques liés à la Russie opèrent en Afrique. Des sanctions comme l’arrêt du système de paiement SWIFT perturbent une part importante des relations commerciales de la Russie avec l’Afrique, puisque la grande majorité du commerce international de l’Afrique se noue en dollars ou en euros. Les sanctions ciblant particuliers et entreprises ont contraint nombre d’entre eux à rechercher d’autres voies pour l’export et d’autres moyens de faire des affaires.

Et c’est pourquoi la Russie exerce une influence politique en Afrique afin d’encourager l’adoption de pratiques commerciales qui contournent les sanctions. Wagner joue un rôle central pour renforcer cette influence politique. L’activité du groupe dans les économies illicites peut également être considérée comme une réponse aux sanctions occidentales, visant à développer des voies alternatives pour le transport des ressources vers la Russie.

Enfin, Global Initiative se livre à quelques recommandations, jugeant que la désignation récente de Wagner « comme organisation criminelle transnationale s’avère être une caractérisation adéquate de la manière dont le groupe opère dans le monde ».

Pourtant, il semblerait que Wagner cherche à s’implanter dans de nouveaux territoires en Afrique, alors même que certaines de ses troupes sont amenées à soutenir la guerre de plus en plus longue que mène la Russie en Ukraine. « Compte tenu de l’effet corrosif que les opérations de Wagner ont sur les droits de l’homme, la démocratie et l’État de droit, il s’agit d’un risque considérable pour la sécurité future de l’Afrique. »

 

Combattre la désinformation

Et Global Initiative d’appeler les pays occidentaux à revoir leurs sanctions. « Les régimes de sanctions visant à réduire la criminalité transnationale organisée, les violations des droits de l’homme et la corruption peuvent être utilisés contre Wagner et ses facilitateurs en Afrique. » Les pays occidentaux, concluent les analystes devraient renforcer leurs relations avec les partenaires africains afin de contrer la présence croissante du groupe Wagner et, plus largement, l’influence politique malveillante de la Russie, en plein essor sur le continent. « Cette approche devrait cibler en particulier les pays jugés susceptibles de collaborer avec le groupe Wagner, sur le plan politique ou militaire, dans un avenir proche. »

Les pays occidentaux peuvent également envisager une coopération plus étroite avec les pays dans lesquels Wagner dispose de voies d’approvisionnement logistique, afin d’y déployer des sanctions éventuelles.

D’autre part, les organisations de la société civile et les groupes de journalistes d’investigation sont parmi les sources les plus influentes qui documentent les abus et les activités criminelles perpétrés par le groupe Wagner. « Cependant, ils le font souvent en prenant un très grand risque personnel ; aussi la communauté internationale devrait-elle soutenir, protéger et donner les moyens aux organisations de la société civile de poursuivre ce travail vital. » De leur côté, les banques et les institutions financières doivent faire preuve d’une diligence proactive, en identifiant et en gelant les comptes liés à des entités sanctionnées, et en effectuant des contrôles de sécurité renforcés. Il en est de même pour les entreprises actives dans des secteurs tels que le commerce de l’or et des diamants, notamment.

Global Initiative ne se fait guère d’illusion. Les Nations unies, en octobre 2021, avaient appelé le gouvernement de Centrafrique à mettre fin à ses relations avec Wagner. En vain, le groupe ayant même étendu son influence à d’autres pays, notamment au Mali.

@NA

Écrit par
Laurent Soucaille

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