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Politique

La bataille de Tripoli ou la division des puissants

La bataille de Tripoli n’est pas un simple conflit intra-libyen, elle est devenue le théâtre d’affrontements entre les principales puissances étrangères. Leurs intérêts divergents, qu’ils soient économiques, idéologiques ou militaires, prennent le pas sur les enjeux nationaux. 

Tripoli, Mathieu Galtier 

Sur la place des Martyrs au centre de Tripoli, s’affichent les portraits du Saoudien Mohamed Ben Salman, de l’Émirati Mohamed Ben Zayed, de l’Égyptien Abdelfattah al-Sissi ou encore du Français Emmanuel Macron. Tous barrés d’une croix rouge. Leur « crime » : soutenir, à différents degrés, l’offensive lancée le 4 avril par Khalifa Haftar sur la capitale libyenne.

Si le visage imprimé du chef de l’autoproclamée « Armée nationale libyenne » est également piétiné et Haftar traité de « criminel de guerre » par les manifestants qui se réunissent chaque vendredi sur la principale agora de la ville, ces derniers savent pertinemment que leur sort dépend avant tout de l’étranger. Les habitants ont déjà connu cela en 2014, lors de la bataille de Tripoli.

La coalition Fajr Libya (« Aube libyenne »), qui réunissait des ultra-révolutionnaires conservateurs et la mouvance Frères musulmans, s’était emparée de la capitale avec l’aide du Qatar et de la Turquie. Cette année-là, c’étaient les figures d’Erdogan et de Tamim Ben Ahmad qui étaient conspuées par les Tripolitains. 

France vs Italie 

Plaque tournante de la contrebande d’armes, de pétrole, de drogues et base de repli pour les mouvements terroristes et rebelles de la région sahelo-saharienne, la Libye est devenue un enjeu géostratégique de premier ordre, au point que s’y déroulent des rivalités qui n’ont rien à voir avec les enjeux libyens. 

Ainsi le pays est devenu le théâtre d’une rivalité européenne entre la France et l’Italie. L’ancien colonisateur soutient le gouvernement d’Union nationale (GUN) de Tripoli. Il ne s’agit pas tant pour la « Botte » de se conformer au respect du droit international – le GUN est officiellement le seul organe exécutif reconnu par l’ONU –, que de préserver ses intérêts économiques.

L’Italie est le premier acheteur de pétrole et de gaz libyen (18 % des exportations). Or, ces transactions sont sous le contrôle de la Banque centrale installée à Tripoli et donc aux mains du GUN. Le pays européen est aussi le premier exportateur à destination de la Libye, via notamment le port de Misrata, dont sont issues les principales brigades loyales au gouvernement de Tripoli. 

À ces deux raisons économiques, s’ajoute l’argument migratoire. L’Italie a passé des accords plus ou moins licites avec les brigades de l’ouest libyen pour empêcher le départ en bateaux des migrants qui, jusqu’en 2017, arrivaient en nombre sur ses côtes. 

La France, elle, a décidé de miser sur Khalifa Haftar. Les raisons de cet engagement tiennent en deux mots : Tunisie et Barkhane. L’ancien protectorat français, célébré en Occident comme l’« exemple réussi du Printemps arabe », est fragile et ne résisterait pas à un effondrement de son riche voisin oriental.

Barkhane, opération militaire visant à contenir les groupes djihadistes présents dans le Sahel, s’enlise et coûte plus de 700 millions d’euros par an à la France. « Le pari de Jean-Yves Le Drian est que l’arrivée au pouvoir d’un militaire comme Haftar permettra de soulager les soldats français au nord du Niger et du Tchad, et de réduire les dépenses », détaille un ancien conseiller du ministre français des Affaires étrangères. 

Axe saoudien vs axe qatari 

La multiplication des exactions terroristes en Afrique de l’Ouest renforce cette stratégie. « La France s’est appuyée sur le Qatar pour renverser Kadhafi en 2011, elle a misé sur les Toubous et les Touaregs [ethnies présentes dans le sud libyen] pour contrôler la frontière sud. Maintenant, elle est aux côtés de Haftar. La France n’a jamais eu une vision pour la Libye, elle s’en sert uniquement pour ses intérêts », déplore un conseiller de Faez Serraj, le Premier ministre du gouvernement d’Union nationale que Haftar souhaite renverser.

Dans ces jeux à bandes multiples, les acteurs libyens sont considérés, par les grandes puissances, comme des pions qu’on peut manipuler. Ghassan Salamé, représentant des Nations unies, a beau tirer la sonnette d’alarme prédisant « une guerre longue et sanglante », il n’est plus écouté.

En juillet, le ministère de la Défense a reconnu que quatre missiles antichars Javelin retrouvés dans l’ancien QG de Haftar à Gharyan, appartenaient à l’armée tricolore. Preuve indirecte d’une présence combattante hexagonale au côté de la LNA… Certains pays s’impliquent plus directement sans se cacher.

Arabie saoudite et Émirats arabes unis, d’un côté ; Qatar et Turquie, de l’autre. Aucun des deux camps rivaux n’a une stratégie à long terme pour le pays de six millions d’habitants, si ce n’est d’empêcher l’adversaire d’imposer son influence.

Sur le terrain, cette rivalité se traduit par une guerre à l’armement moderne. Jusqu’alors, les différentes factions libyennes utilisaient essentiellement des armes soviétiques datant de l’ère kadhafiste. Mais actuellement Tripoli est le théâtre d’un affrontement dernier cri. Khalifa Haftar possède des drones chinois Wing Loong de moyenne altitude et longue endurance.

En face, les forces pro-GUN utilisent des drones turcs de type Bayraktar aux caractéristiques comparables à son homologue chinois. Malgré l’embargo décrété par l’ONU en 2011, l’arrivée de ces armes fait l’objet de vidéos rapidement diffusées sur les réseaux sociaux de la part même des belligérants afin de montrer leur supériorité technologique…

Après la perte, fin juin, de sa base arrière de Gharyan, Haftar a promis de s’en prendre aux intérêts turcs en Libye, kidnappant six ressortissants anatoliens pour montrer sa fermeté.

L’iconoclaste Trump

Ghassan Salamé, représentant des Nations unies en Libye, a beau tirer la sonnette d’alarme prédisant « une guerre longue et sanglante », il n’est plus écouté.

Depuis que son projet de Conférence nationale qui devait se dérouler dix jours après l’offensive de Haftar, est mort-né, ses comptes rendus au Conseil de sécurité de l’ONU ne sont que distraitement suivis par les cinq puissances. Elles sont toutes liées, d’une manière ou d’une autre au conflit. Même les États-Unis, qui avaient pris leurs distances avec la Libye – Obama ayant reconnu que l’intervention en 2011 était sa plus grande erreur –, reviennent dans le jeu. En force.

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