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Politique

Ismaël Diallo parle du Burkina Faso

Politologue et ancien diplomate à l’ONU, Ismaël Diallo est le porte-parole du Front de renforcement de la citoyenneté, un regroupement d’organisations de la société civile. Il revient sur les défis du prochain pouvoir au Burkina Faso.

Qu’attendez-vous du procès Diendéré, vu que l’homme est considéré comme une sorte de « boîte noire » du régime Compaoré?

Celui qui a eu l’inspiration de dire que Gilbert Diendéré est la « boîte noire » du régime Compaoré a vu juste ! Effectivement, rien ne peut être dit sur l’histoire de notre pays ces 30 dernières années sans qu’il n’ait son mot à dire. Il n’est certainement pas le seul, mais sa touche est essentielle. J’espère de lui qu’il dise tout ce qu’il sait. D’abord, pour donner la vérité sur sa participation à la vie politique et sécuritaire du pays depuis 1983, afi n de confi rmer ou infi rmer certaines allégations ou autres rumeurs. Qu’il dise également tout pour nous enseigner sur l’histoire politique du Burkina Faso. Malheureusement, nous les Africains, autant nous sommes bons dans la tradition orale, autant nous n’aimons pas les écrits. Ce qui est fort dommage, car la tradition orale corrompt au fur et à mesure ce qu’elle rapporte ; alors que les écrits, même s’ils peuvent être altérés dès le départ par les convictions ou les penchants de l’auteur, comportent moins de déviations. Il est vraiment souhaitable que tous les protagonistes de la vie politique et sécuritaire de ce pays expriment ce qu’ils savent.

Le procès du système Compaoré peut-il e dérouler sans certains de ses principaux architectes que sont Salif Diallo, Rock Kaboré ou Simon Compaoré, aujourd’hui passés « de l’autre côté » ?

Non, il ne peut pas. Quels que soient les bons ou mauvais sentiments qu’on a pour l’un ou pour l’autre, il faut regarder l’histoire en face. Ils ont, comme chacun de nous, une part d’action, de silence, de complaisance, de complicité ou autre ; chacun doit accepter la part qu’il a jouée. Les personnes que vous évoquez ne peuvent pas nier – et n’ont pas nié, à ce que je sache – qu’elles sont comptables de 27 ans de pouvoir de Blaise Compaoré. Il faudra donc faire la part des choses entre le bon et le mauvais côté du rôle qu’elles ont joué afi n de connaître la vérité et écrire nous-mêmes la grande histoire de notre pays.

La transition a échoué du côté de la poursuite des délinquants à col blanc, de ceux qui ont volé et pillé l’État des années durant. Les crimes économiques n’ont pas encore fait l’objet de procès.

La charte de la transition consacrait « l’inclusion, le pardon et la réconciliation ». De ce point de vue, la nouvelle loi électorale qui exclut des scrutins certains représentants de l’ancien pouvoir, n’est-elle pas sélective ?

Combien de temps ce débat va-t-il durer ? Ceux qui parlent d’exclusion refusent obstinément d’accepter que lorsqu’on commet une faute, on doit payer ! Dire qu’il faut laisser tout le monde aller aux élections et que le peuple décidera, revient à vouloir transformer les feux tricolores en feu vert… C’est une pratique qui ne marchera jamais, bien entendu. Oui le peuple va décider, mais il s’agit de quel peuple ? Le jeu se trouve faussé quand on sait que les votes sont souvent achetés, quand on sait que c’est celui qui a le plus d’argent qui a plus de chance de gagner. La démocratie est souvent dévoyée. Au demeurant, sur cette question de pratique démocratique, la loi du nombre ne m’impressionne point, et j’ai beaucoup de réserve sur son intelligence. Enfi n, il y a le texte, et il y a la morale sociale et politique, qui dit simplement que lorsqu’on a commis l’erreur aussi grave que celle de vouloir corrompre la Constitution, ce qui a conduit à des morts et à des blessés, il faut en rendre compte. Le minimum ici, c’est d’être hors-jeu pour cinq ans. Ce, après avoir fait son mea culpa. Ce que le Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP), l’ancien parti au pouvoir, refuse de faire ; il n’admet pas qu’il a commis une faute extrêmement grave. 

Je suis abasourdi lorsque j’entends des gens dire : « Non à l’exclusion ! », comme si on avait vraiment exclu. Si le CDP avait eu la sagesse de présenter un autre candidat qu’Eddie Komboïgo pour la présidence, quelqu’un qui n’aurait pas soutenu la modification de l’article 37, aucun problème ne se serait posé; ce candidat n’allait pas être « recalé » par le Conseil constitutionnel. Mais le CDP a voulu croiser le fer avec les institutions de la Transition, les mettre au défi, fort de la tutelle du Régiment de sécurité présidentielle (RSP) et d’autres forces. C’est la permanence de l’arrogance et du déni. 

Le CDP refuse d’admettre qu’il a conduit le pays à la faillite morale, politique et économique. Ses condoléances aux familles éplorées d’octobre 2014 et septembre 2015 ne laissent percevoir aucune contrition. Ce n’est pas une affaire d’être pour ou contre Blaise Compaoré. Ce n’est pas être avec ou contre le CDP. C’est un examen clinique d’une situation. 

Avec l’arrestation d’anciens ministres et maires, tous du CDP, certains évoquent une chasse aux sorcières ou un acharnement contre les proches de Compaoré. Est-ce votre avis ? 

Ce n’est pas une chasse aux sorcières. Il faut même déplorer le fait que la transition ait échoué du côté de la poursuite des délinquants à col blanc, de ceux qui ont volé et pillé l’État des années durant. De surcroît, les crimes économiques n’ont pas encore fait l’objet de procès. Au sujet des ministres arrêtés, certains sont déjà en liberté provisoire et d’autres seraient encore en prison, mais il n’y a rien de précis jusqu’à présent. S’il est vrai que la justice suit son cours – lentement ! – le citoyen n’est pas suffisamment informé. La transition n’a pas fait le minimum de ce qu’elle aurait dû engager, contre les crimes économiques. Mais pouvait-elle poursuivre davantage ? Blaise Compaoré n’est pas là, mais le système est bien présent et influent. 

Le rapport de la Commission de réconciliation nationale et des réformes a été dénommé « Les voix du renouveau », pour attirer l’attention des Burkinabè sur la nécessité de tourner la page. Comment réconcilier les Burkinabè, tout en sanctionnant les auteurs de la forfaiture constitutionnelle ? 

La réconciliation est devenue une incantation, une idée surréaliste. Quels sont les acteurs à réconcilier ? Quel Burkinabè est en guerre contre un autre ? Le Burkina Faso était sous la coupe d’un groupe qui a tiré tout le pouvoir à lui avec tous les avantages qui vont avec. Que ceux qui se sentent visés ne crient pas à l’injure ni à la délation. C’est un fait clinique qu’il faut accepter. Et refuser cela, c’est ouvrir la voie à l’impunité. Mais nous sommes devenus une société de non-dits, de silences coupables et complices. Tant de personnes, et pas des moindres, insistent sur une nécessaire réconciliation, en escamotant la vérité et la justice. Vouloir la réconciliation sans les préalables de la vérité et de la justice, c’est mentir à tout le monde ; c’est hypothéquer l’avenir, car c’est synonyme de l’impunité, c’est encourager la délinquance, la mal gouvernance. 

Le Burkina Faso aura-t-il besoin d’un remake du schéma sud-africain, « Justice-Vérité-Réconciliation » ? 

L’Afrique du Sud a commis une erreur, en laissant de côté la justice. Les Sud-Africains ont eu la vérité, parce que tout le monde a parlé, ils ont négligé la justice et par conséquent, ils n’ont pas eu la réconciliation. Au moment de ce nouveau départ dans la vie de ce pays, il est apparu aux Sud-Africains que la justice serait « trop » coûteuse socialement et contribuerait à aggraver la déchirure entre Noirs et Blancs ; c’était apparemment sage, mais ce n’était pas courageux ; la catharsis a eu lieu, pas la réparation. C’est un leurre, une chimère de vouloir aller de la vérité à la réconciliation sans la justice. 

J’ai fait partie de plusieurs missions, dans des pays en crise et dans des pays qui sortaient d’une guerre civile : les pays qui ont laissé de côté la justice n’ont obtenu ni la réconciliation, ni la paix. Alors, nous avons intérêt à avoir le courage de dire toute la vérité, d’aller à la justice, une justice qui n’est pas vengeresse. On peut condamner une personne au pénal et la nation entière peut lui pardonner. Je suis de ceux qui pensent que, si Blaise Compaoré dans les premiers jours du mois de novembre 2014, avait déclaré qu’il reconnaissait ses erreurs de 27 ans de gestion du pays et demandait pardon au peuple pour l’impunité et la gabegie, beaucoup de Burkinabè lui auraient dit de revenir s’installer à Ziniaré, son village natal, à condition qu’il ne se mêle plus de politique. 

Blaise Compaoré peut-il être un acteur de la nouvelle page du Burkina Faso ? 

Je pense que le meilleur rôle que Blaise Compaoré peut jouer pour le Burkina Faso, c’est d’écrire ses mémoires, mais des mémoires honnêtes. C’est le meilleur service que Blaise Compaoré peut se rendre à lui-même, mais également au Burkina Faso. 

La référence permanente actuelle à Thomas Sankara, et à ses slogans et idéaux, signifie-t-elle un retour en force du sankarisme? 

Si les partis sankaristes ne font pas de très bons scores aux élections, ce n’est pas parce que les Burkinabè sont contre le sankarisme, mais c’est parce que les personnes officiellement porteuses de cette vision n’ont pas la dimension, la profondeur et le charisme utiles pour l’élargir. Nous avons de bons sankaristes, mais malheureu- sement, ils ont décidé de ne pas participer activement à la vie politique. À la mort de Sankara, certains ont sablé le champagne, ont applaudi… Mais au fi l des ans, ces gens ont fi ni par comprendre ce que Sankara a voulu faire. Ils ont compris son idéal et son message. Aujourd’hui, beaucoup sont sankaristes dans l’âme, dans l’esprit, même s’ils ne l’expriment pas ouvertement.

Vous avez travaillé avec Sankara. Êtes-vous pour des funérailles nationales en sa faveur ? Qu’est-ce qui fait sa particularité au point d’être devenu une icône sur le continent ?

Sa sincérité. J’ai été avec Thomas Sankara du premier au dernier jour de la Révolution. Nous communiquions presque tous les jours pendant quatre ans. Quatre ans durant j’ai écrit l’équivalent d’une page tous les trois jours, des critiques, des commentaires, des suggestions, etc. Il a réagi à chaque note. Soit pour marquer son accord, soit pour dire d’approfondir tel ou tel argument, soit pour rejeter certains points. Au moins il y avait cet avantage de discuter et d’avancer dans notre idéal révolutionnaire. L’idéal révolutionnaire, c’est de ne pas se contenter de suivre des sentiers battus, mais d’avoir toujours à l’esprit de faire ce qui est bon pour le peuple, pour les jeunes, les femmes et pour les plus démunis. J’ai rarement rencontré dans ma vie, un homme aussi pointu du point de vue esprit, du point de vue intelligence. À peine vous commenciez à lui parler d’un sujet qu’il arrivait à la conclusion avant vous ! C’était un visionnaire et il vous impressionnait également par sa curiosité. Je suis pour des funérailles nationales certes, mais je vous avoue que je ne suis pas trop impressionné par ce genre de manifestations. Je préfère rencontrer tous les jours ou tous les deux jours, des gens qui parlent de Thomas Sankara plutôt que de voir une fois l’an, une manifestation de dépôt de gerbes de fl eurs… De toute façon, il y a des gens qui ne meurent pas. Même dans 100 ans, on continuera de parler de Thomas Sankara, alors qu’il n’a gouverné que quatre ans !

Dans un pays qui a connu six chefs d’État issus de l’armée, deux présidents civils, cinq coups d’État, l’armée peut-elle tourner le dos à la politique ?

Je l’espère vraiment, mais il ne faut pas oublier que l’armée est au pouvoir dans notre pays depuis janvier 1966. Ça fait bientôt 50 ans. Il est normal que les militaires pensent que c’est… normal qu’ils soient au pouvoir. Beaucoup sont « nés trouver » cette situation, comme on dit dans nos langues. Maintenant, à la faveur de l’insurrection, du coup d’État et d’une prochaine nouvelle République, je l’espère, il faudra que tous ensemble, militaires et civils, travaillions constamment et quotidiennement à nous convaincre que la place de l’armée n’est pas en politique. Et les militaires également doivent se convaincre qu’ils n’ont rien à faire en politique. Ça va être très diffi cile, parce que cet exercice doit venir des militaires, mais également des civils. C’est un esprit et une mentalité d’un demi-siècle dont il faut se départir.

Il faudra que tous ensemble, militaires et civils, travaillons constamment et quotidiennement à nous convaincre que la place de l’armée n’est pas en politique.

Qu’attendez-vous du futur locataire de Kosyam ?

Je lui souhaite bonne chance, mais je n’aimerais pas être à sa place ! Parce que le nouvel élu n’aura même pas un mois de période de grâce. La même violence verbale, la même impatience, la même exigence que les uns et les autres, notamment la société civile et les syndicats, ont manifestée envers la transition ne sont pas proches de s’arrêter maintenant. Le futur Président doit s’attendre à cela, en pire ou en mieux. Parce qu’ils demanderont des comptes par rapport aux engagements pris. C’est un Président qui doit comprendre qu’il est uniquement au service du peuple et non au-dessus du peuple. Ce qui sera un très bon changement pour le Burkina Faso et pour la démocratie. J’espère aussi que le prochain Président n’aura pas une majorité absolue à l’Assemblée nationale, ce qui l’obligera à travailler avec tous les acteurs. Le futur Président peut être enfi n sûr que la société civile, en tout cas celle qui est intègre, ne se fera pas complice d’éventuels travers ou défaillances.

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