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Politique

Islam, politique et télé fatwas

Vedettes de télévision

Saïd Djabelkhir, chercheur en sciences islamiques, et initiateur du Cercle des lumières, à Alger, un think tank sur les questions religieuses, estime qu’il y a « urgence à discuter publiquement des questions identitaires et religieuses ». À son sens, « il est grand temps d’ouvrir le débat public sur ces questions qui ont toujours été occultées, surtout avec l’échec de l’école et l’abrutissement du public par des pseudo-chaînes de télévision privées et une pseudo-presse arabophone qui verse à outrance dans le wahabisme et le charlatanisme. » Une allusion très claire aux médias arabophones chez qui se bousculent les nouvelles stars : muftis et prédicateurs auto-proclamés, à l’image du cheikh Chemseddine Bouroubi qui, il y a quelques semaines, interpellait les autorités pour interdire la projection du dernier film de Lyes Salem, L’Oranais, sous prétexte, entre autres, qu’on y voit des moudjahidine boire du vin. Une tendance que déplore aussi Smail Chekat, membre de l’association des Oulémas musulmans algériens. « En Algérie, nous avons d’éminentes personnalités universitaires et académiciens qui font un très bon travail, mais ils n’ont pas empêché la prolifération de certaines idées qui vont à l’encontre de ce qui a été admis et reconnu par la classe théologienne musulmane, explique-t-il. Nous ne manquons pas de spécialistes pour prodiguer des fatwas, ce dont on a besoin c’est d’un système éducatif fiable et d’une bonne politique de déradicalisation. Il faut des psychologues, des profilers, des anthropologues et une charte suivie d’une politique, sinon le système ne marchera jamais. »

TROIS QUESTIONS À… Zoulikha Badaoui, sociologue

Le ministre des Affaires religieuses, Mohamed Aïssa, parle de l’islam en Algérie comme d’un islam spécifique, ce courant de Cordoue, tolérant et modéré, très proche du soufisme. Jugez-vous que les Algériens le connaissent ?

Mohamed Aïssa surestime l’islam qui se pratique en Algérie. Nous avons connu un islam « naïf » mélangé à nos traditions païennes, et non pas l’islam de Cordoue auquel il fait allusion à chacune de ses interventions. Ce n’est pas le courant qui fait la tolérance ou la modération de l’islam, c’est une nature propre à cette religion. Les divisions entre savants et imams, en islam, ont créé toute une voie lactée complexe de personnages qui ont voulu s’imposer politiquement dans une région du monde, en particulier au Moyen-Orient et au Maghreb. Cordoue est une cité des sciences et du savoir avant tout, la pratique religieuse lui a donné son illustre réputation, c’est un fait, mais Cordoue est loin de la réalité algérienne, et la majorité des Algériens n’a ni conscience, ni connaissance de cet islam rêvé par le ministre. Les Algériens voient en l’islam un assemblage de règles qu’ils peuvent de temps en temps contourner et non un manuel complet pour une éducation citoyenne.

Pourquoi les prédicateurs autoproclamés que l’on voit ou lit dans les médias arabophones rencontrent-ils un tel succès ?

Ils comblent d’abord le vide de programmes adéquats pour les téléspectateurs algériens. Les chaînes de télévision en Algérie ne disposent pas de baromètre pour savoir quel est le profil du téléspectateur lambda. Les chaînes privées offrent le même programme, ou presque, que les chaînes du Moyen-Orient : séries turques, émissions culinaires, émissions religieuses. Les religieux sont devenus des vedettes du petit écran pour leur humour, et non pour les recommandations ou les conseils pour lesquels ils sont sollicités. Une diversion pour propager des messages dangereux, l’affaire de Kamel Daoud illustre d’ailleurs cette dérive. Ce n’est pas simplement un paradoxe entre l’islam de Cordoue et l’islam populiste, l’un est inspiré de l’âge d’or de l’islam, l’autre de la décadence des temps modernes qui se nourrit de toutes les failles de la société. Le populisme colmate des brèches bien plus profondes, un mal qui ne dit pas son nom.

Pourquoi l’État algérien ne parvient-il pas à trouver une réponse à la radicalisation de certains groupuscules ?

Juste après l’indépendance, l’islam a été utilisé par le régime en opposition au christianisme et au judaïsme. Dans les années 1970, l’Algérie a connu le socialisme islamique parce que le pouvoir devait l’instaurer pour juguler la montée en puissance de l’islamisme. Il n’a jamais été question de laïcité, encore moins de démocratie. L’islam était dès lors devenu un instrument de l’État. Qui contrôle la religion, contrôle le peuple. Dans les laboratoires du pouvoir, on a joué avec les intégristes : on en a payé le prix et je pense que nous en payerons encore longtemps le prix fort. Les dirigeants de l’époque ont été démissionnaires, les cadres étaient complices quand ils n’étaient pas eux-mêmes islamistes. Le régime ne s’est pas donné la peine de trouver des réponses, il s’est tout juste forcé à cohabiter avec l’intégrisme, croyant que c’était une solution. Une erreur de plus dans l’échiquier de la mauvaise gouvernance.

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