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Politique

Islam, politique et télé fatwas

Depuis le VIIe siècle, l’islam en Algérie a toujours été un enjeu politique. À défaut de construire une relation entre le citoyen et l’État, le pouvoir a fait de la religion une valeur refuge. Avec les dangers que cela implique.

Un prédicateur salafiste qui appelle à condamner à mort un écrivain algérien ; un ministre des Affaires religieuses qui demande à renouer avec les origines soufies de l’islam algérien ; des leaders salafistes qui organisent une manifestation contre les caricatures de Charlie Hebdo en dépit de l’interdiction des manifestations en vigueur dans la capitale. En six mois, l’actualité a renvoyé une image bien confuse de l’islam en Algérie. Le pays est-il celui des intégristes que l’on croit voir gagner chaque année un peu plus de terrain ? Ou celui d’un islam romantique hérité des combats du tiers-monde ? « L’islam algérien n’a jamais été uniforme. Chaque courant a toujours cohabité et lutté contre les autres, explique un cadre des Affaires religieuses. En quelque 50 ans d’indépendance, il a connu de profondes mutations, à l’image de l’islam dans le monde, mais en Algérie, ces mutations sont à lire à la lumière d’une réalité qui nous est propre, celle d’un islam coopté par le politique. »

Depuis la colonisation, la religion n’a jamais cessé d’être un enjeu politique

Lahore, 1974. Pendant le sommet de la conférence des États islamiques, une phrase choc est lancée à la tribune par le président algérien Houari Boumediène : « Les hommes ne veulent pas aller au paradis le ventre creux, c’est ça le fond des problèmes ! » Stupeur chez les représentants des monarchies arabes et chez les autres chefs d’État. Celui qui lance cette bombe est l’homme qui a gravé l’islam comme religion d’État dans le marbre et qui, en même temps, a fait la guerre à tout ce qu’il considérait comme l’islam des « exégètes réactionnaires », des « fanatiques » et des « rétrogrades », ciblant les Frères musulmans. Adepte du rite sunnite malékite majoritaire au Maghreb, mais attiré par la profondeur des rites soufis maghrébins (il prend le pseudonyme de Boumediène, Abou Madyan, un des plus grands maîtres soufis du Maghreb, décédé à Tlemcen en 1179), l’ancien Président a fréquenté Al Azhar avant le déclenchement de la révolution en 1954 et a été témoin des débats dans le monde musulman entre rigoristes, réformateurs, Nahdhaouis, frères musulmans, etc. Comme lui, l’Algérie était, et demeure, au confluent des traditions les plus anciennes, des tentatives de réformes et de l’extrémisme.

En réalité, depuis la colonisation, la religion n’a jamais cessé d’être un enjeu politique. « Les Français ont montré une telle volonté à effacer l’identité algérienne qu’il s’est passé exactement le contraire : les Algériens se sont braqués sur la langue arabe et la religion. C’était une forme de résistance », raconte un ancien ministre. Les mouvements nationaux de Messali Hadj au réformiste Abdelhamid Benbadis, puis au FLN ont articulé leur combat et leur idéologie sur cet attachement puissant à la religion des ancêtres. L’islam, aussi bien que le profond sentiment d’injustice face aux spoliations, a été l’armée des opprimés des premières révoltes et poursuivra son adaptation aux bouleversements sociaux politiques de l’Algérie coloniale.

L’État algérien naissant a donc, tout naturellement, fait entrer la religion dans le giron de ses prérogatives en l’instituant « religion de l’État » (article 2 de la Constitution), source de législation et référant culturel premier d’une Algérie du « socialisme spécifique », manière surtout de se légitimer face à une société qui se reconstruit.

À religion d’État, autre islam

L’État contrôle les Habous (biens immobiliers religieux), organise le pèlerinage à La Mecque, nomme les imams et gère les mosquées, encadre l’enseignement religieux dès l’école élémentaire, lance lui-même des séminaires internationaux sur l’islam, etc. Ce contrôle strict et monopolistique a été, dès les années 1970, contesté par une mouvance islamiste encore discrète face à la répression du régime Boumediène. Mais à partir des années 1980, après la disparition de Houari Boumediène en 1978, l’islamisme politique algérien en tant que tel reprend ses repères cherchant de plus en plus à s’autonomiser de l’État-FLN. « La brutale émergence du Front islamique du salut trouve d’ailleurs son origine dans la mainmise de l’État sur la religion, ou pour être précis, la religion officielle, qui a rendu “ légitime ” la naissance d’un “ autre ” islam, qui, en délégitimant l’État-parti, accusé de népotisme et de corruption, refuse au pouvoir politique son emprise sur la religion », analyse un ancien militant du FIS. « Je ne suis pas islamiste, je suis militant d’un parti dans un pays où la religion islamique est officiellement imposée, nous sommes dans un pays islamique », explique Abdallah Djaballah, le leader du mouvement Al Adala (islamiste).

Un ancien ministre résume : « Le problème de l’islam est d’abord un problème politique de l’État-nation. À défaut de construire le lien d’appartenance nationale basée sur l’adhésion à l’État-nation légitimé, nous sommes restés sur les schémas mythiques de l’allégeance : la tribu, la région, la croyance. Un policier peut t’arrêter et te faire la morale, parce que tu bois de l’alcool. Ce n’est pas interdit par la loi. S’il fait ça, c’est parce qu’il se sent plus musulman qu’agent de l’État. » À l’intérieur même des coulisses du pouvoir, parmi ceux qui ont lutté contre le terrorisme dans les années 1990, on admet que la question religieuse demeure « une grande gêne ». Preuve de ce malaise, l’expression « terroriste islamiste » ne fait pas partie du langage officiel. Mouloud Boumghar, juriste, rappelle que dans la Charte pour la paix et la réconciliation nationale, « le régime n’a jamais désigné ses ennemis armés comme des islamistes, mais comme des terroristes. » Un décideur des années 1990 analyse : « L’État ne peut pas attaquer l’islam parce qu’il ne peut pas attaquer les fondements de sa société. Enlever la pellicule idéologique à la violence des années 1990 était un réflexe atavique. Déclarer Ali Bel-hadj (dirigeant de l’ex-FIS) ennemi de la nation, c’est risquer de briser l’unité nationale et de cela, il n’en est pas question. L’islam est un ciment et l’État – c’est inscrit dans ses gènes – est le gardien des constantes nationales : la langue, la religion, la révolution. Regardez notre ministère des Affaires religieuses : il n’est pas cultuel, il est politique. »

Problème : aujourd’hui, alors que son élite trouve que l’État est trop « islamiste », les tenants de l’islam « contestataire » (partis islamistes d’opposition, les groupuscules islamistes se réclamant de Daesh ou d’Aqmi) considèrent qu’il ne l’est pas assez. Abdelaziz Bouteflika a pourtant tenté une nouvelle approche en encourageant l’islam des confréries, jugé plus mystique, plus tolérant, un islam qui renouerait avec « l’islam de Cordoue », comme l’appelle Mohamed Aïssa, le ministre des Affaires religieuses. Ce même islam que celui des zaouïas combattu autrefois par… Boumediène et Ben Bella, accusé d’être « superstitieux », « réactionnaire », « un allié de la colonisation dans son effort de folkloriser la société musulmane dominée ». Un véritable casse-tête d’autant que l’islam rigoriste importé des pays du Golfe se dédouble d’une autre variante issue des mêmes monarchies : un islam consumériste et libéral, base de respectabilité sociale pour les barons de l’importation, capable de donner à ses adeptes l’illusion de s’inscrire dans la mondialisation soutenue par les télés satellitaires de Riyadh ou de Doha.

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