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Politique

Inquiétante crise sociopolitique

À cause des défis sécuritaires et des contestations politiques, le climat social reste tendu, au Cameroun. Le pouvoir répond par la fermeté. Un dialogue semble pourtant nécessaire pour apaiser les tensions. 

Douala, Frédéric Nonos 

Le climat sociopolitique est tendu, au Cameroun, depuis le début de l’année. Il est notamment marqué par l’emprisonnement de Maurice Kamto, ainsi que d’une centaine de ses partisans, à la prison centrale de Yaoundé.

Classé deuxième avec plus de 14 % de suffrages lors de la présidentielle d’octobre 2018, le leader du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC) s’est autoproclamé président, en violation de la loi.

Il a, par la suite, organisé des marches – interdites – le 26 janvier, pour dénoncer le « hold-up » de ce scrutin remporté par le président sortant, Paul Biya, qui entame son septième mandat consécutif.

Accusés « d’insurrection, d’hostilité contre la patrie, de rébellion et de destruction des biens publics », Maurice Kamto et ses partisans encourent la peine de mort. Son incarcération inquiète la classe politique et la société civile, qui dénoncent une atteinte aux libertés individuelles et publiques. 

Au lendemain de son interpellation, le Réseau de défense des droits humains en Afrique centrale (Redhac) et Human Right Watch (HRW) sont montés au créneau pour exiger la libération sans conditions du leader du MRC et de ses partisans.

Incontestablement, nous assistons au Cameroun à un recul de la démocratie et des libertés acquises de haute lutte pendant près d’une trentaine d’années, constatent les observateurs.

Le 14 mars, le Front citoyen, plateforme réunissant une vingtaine de personnalités de la société civile et des partis politiques de l’opposition, a demandé à la communauté internationale de condamner fermement et très directement le Cameroun pour les violations des droits humains et des principes démocratiques. Preuve de l’inquiétude de ce malaise politique au niveau international, Américains et Européens ont aussi exprimé leurs préoccupations. 

Replis identitaires 

Peu avant son arrivée le 17 mars au Cameroun, Tibor Nagy avait demandé au régime de Yaoundé de libérer Maurice Kamto. « Que ce soit vrai ou faux, il est perçu comme ayant été incarcéré pour ses activités politiques », estime le sous-secrétaire d’État américain aux Affaires africaines.

Idem pour Federica Mogherini, la haute représentante de la diplomatie de l’Union européenne ; pour, « l’arrestation et la détention prolongée de plusieurs dirigeants d’un parti de l’opposition, dont son leader Maurice Kamto, et d’un nombre important de manifestants et de sympathisants, ainsi que l’ouverture de procédures disproportionnées à leur encontre devant la justice militaire, accroissent le malaise politique au Cameroun ». 

Selon le HCR, 437 000 personnes sont déplacées à l’intérieur du pays et 32 000 autres réfugiées sont au Nigeria. La communauté internationale est exaspérée par la gravité de la crise. Et Yaoundé répond par la fermeté contre les appels incessants au dialogue inclusif.

Un malaise nourri par la montée du discours tribal dans l’espace public. Les propos sans doute malheureux du ministre délégué auprès du ministre de la Justice, Jean De Dieu Momo, à l’endroit des Bamiléké, la communauté d’origine de Maurice Kamto, est un facteur supplémentaire d’inquiétude de la crise sociopolitique.

Réagissant à ce renouveau du discours tribal, le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, René Emmanuel Sadi perçoit « une certaine résurgence des replis identitaires observés ici et là, en particulier dans les réseaux sociaux, qui procèdent davantage d’une instrumentalisation circonstancielle ». 

L’impossible dialogue 

Le politologue Claude Abé note qu’« au niveau des discours des uns et des autres, nous assistons à une dérive des replis identitaires qui pourrait légitimer ce que pensent certains, à savoir que le gouvernement pourrait être derrière une telle démarche ». 

Pour calmer les esprits, le philosophe Hubert Mono Ndjana suggère qu’il faut prendre conscience de cette donne identitaire, et « choisir des stratégies pour dépasser dialectiquement la diversité, au lieu de s’en servir comme d’un levier pour opposer des populations ».

Il propose le vote de lois fondées sur la diversité, comme cela a été le cas, par exemple, aux États-Unis, avec la lutte contre le racisme par la discrimination positive. 

L’autre motif majeur d’inquiétude de la crise sociopolitique est la persistance de la violence et des violations des droits de l’homme dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest.

Les deux régions anglophones sont soumises, depuis octobre 2016, à une confrontation entre armée et séparatistes. Sur ce dernier point pourtant, une grande partie de la classe politique nationale et internationale partage la même analyse : un dialogue inclusif de toutes les parties est nécessaire. Le sous-secrétaire d’État américain aux affaires africaines va même plus loin en proposant « un forum international » pour résoudre la crise. 

Pourtant que ce soit dans sa répression de l’opposition ou la crise anglophone, le régime de Yaoundé reste droit dans ses bottes. Il invoque l’ingérence étrangère ou la méconnaissance, par les pays étrangers, de la complexité de la situation sur le terrain, pour ne pas céder aux injonctions internationales.

Sur la crise anglophone, le gouvernement affirme avoir à faire à « des groupes armés qui pillent, kidnappent et dont le projet indépendantiste est voué à l’échec ». À en croire des sources sécuritaires, les efforts de l’armée portent déjà leurs fruits et les enlèvements opérés par des groupes séparatistes restent la seule forme d’action pour terroriser les populations. 

Un pouvoir fort, vraiment ? 

Difficile cependant de vérifier la réalité du terrain, qui manque des observateurs nécessaires. Néanmoins, confient diverses sources, le conflit s’est transformé en exactions sommaires, de villages détruits, l’exécution des complices supposés d’un camp ou de l’autre, en racket des rares entrepreneurs encore actifs dans la zone et d’enlèvements, contre rançons.

Selon le HCR (Haut-commissariat pour les réfugiés), 437 000 personnes sont déplacées à l’intérieur du pays et 32 000 autres réfugiées sont au Nigeria voisin. La communauté internationale est exaspérée par la gravité de la crise. Et Yaoundé répond par la fermeté contre les appels incessants au dialogue inclusif. 

Dans son discours de fin d’année 2018, le président Paul Biya, 86 ans dont 37 au pouvoir, a appelé les séparatistes à déposer les armes, au risque de faire face à l’armée.

Une fermeté qui s’applique également sur le plan politique avec l’interdiction des manifestations publiques, l’incarcération des leaders politiques et la restriction des libertés. Selon un analyste politique, le régime Biya est «incapable d’apporter des réponses satisfaisantes aux préoccupations légitimes du corps social ».

L’emprisonnement de Maurice Kamto, renchérit l’analyste, lui a permis d’attirer l’attention internationale sur sa personne afin « d’exposer les failles d’un système qui n’est en réalité qu’une dictature ».

Le leader du MRC et ses coaccusés ont décidé de porter l’affaire devant l’ONU pour espérer une – probable – libération assortie de sanctions contre Yaoundé. Dans le même temps, la classe politique appelle au dialogue pour apaiser une crise sociopolitique qui est visiblement loin de s’estomper.  

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