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Politique

Hama Amadou, le peuple juge

Ancien Premier ministre du Niger, président de l’Assemblée nationale, Hama Amadou est aujourd’hui exilé, en France. Il dénonce les pratiques qui entravent la démocratie et la libre action des opposants

Comment, dans votre situation un peu particulière, voyez-vous votre parcours d’opposant et d’homme de pouvoir ?

J’ai une longue carrière politique au cours de laquelle j’ai été presque à égalité au pouvoir et dans l’opposition. Dans l’opposition, je voulais créer et enraciner les règles d’une véritable démocratie, et je me suis longtemps battu pour elle. Au pouvoir, je me suis toujours efforcé de consolider l’État de droit au Niger. J’ai toujours été parmi les principaux défenseurs de la démocratie et chaque fois, nous avons gagné. De 1999 à 2004, lorsque j’étais Premier ministre du président Mamadou Tandja, Mahamadou Issoufou était notre opposant principal. Il ne nous épargnait aucune critique, aucune insulte. Il avait même traité le président Tandja d’eunuque, ce qui est exagéré, même dans le cadre de l’expression démocratique ! Pourtant, il n’a subi aucune poursuite.

Je me suis toujours efforcé de convaincre le Président qu’il ne fallait pas le toucher, parce que si nous voulons que la démocratie fonctionne, il faut un parti qui gouverne et des partis d’opposition qui critiquent. En 2008, je me suis opposé au projet du président Tandja de rester au pouvoir trois ans de plus et j’ai été emprisonné pendant dix mois dans un établissement de haute sécurité, sous un prétexte fallacieux. Finalement, j’ai obtenu la liberté provisoire et je suis venu en France pendant dix mois au cours desquels Issoufou et moi nous nous sommes opposés à Tandja. Cette lutte s’est conclue par le coup d’État du 18 février 2010.

J’ai été candidat à la présidentielle et suis arrivé troisième, et me retrouvais dans la position du faiseur de roi. J’ai alors choisi de soutenir Issoufou parce que nous nous étions battus ensemble pour restaurer la démocratie. Il m’a proposé d’être Premier ministre, ce que j’ai refusé. Mais je restais loyalement son allié au niveau de l’Assemblée nationale, conformément au serment coranique que nous avions passé, afin de restaurer la sérénité et la stabilité du Niger.

Aujourd’hui vous n’êtes plus alliés, et vous vous retrouvez en exil. Une opposition constructive était-elle impossible ?

Malheureusement, dès 2012, j’ai constaté que Issoufou avait déjà, dans son agenda politique, mis en avant les élections de 2016, et à cette fin voulait affaiblir tous les partis politiques, qu’ils soient de l’opposition ou de la majorité. Mon parti était celui qu’il redoutait le plus. Nous nous sommes opposés quand il a voulu faire entrer l’opposition dans un gouvernement d’union nationale que rien ne justifiait. Quand j’étais Premier ministre, je lui avais proposé de faire entrer son parti dans un gouvernement d’ouverture. Sa réaction spontanée et violente avait alors été de dire qu’« il s’agissait d’une escroquerie politique dont il ne voulait pas être le complice ».

Devenu Président, il souhaitait que nous tous, l’aidions à le conforter dans son fauteuil ! Cette manœuvre constituait une marque de défiance contre mon parti qu’il souhaitait marginaliser, alors qu’ensemble nous avions une majorité écrasante à l’Assemblée. Sa tentative a été un échec. L’opposition a refusé d’entrer dans son jeu. Après six mois, en août 2013, il s’est résigné à un remaniement, qui a prouvé que son intention était bien d’affaiblir tous les partis politiques dans la perspective de la prochaine présidentielle. Il a commencé à renvoyer tous mes partisans, réels ou supposés, de l’administration, des préfectures, des gouvernorats.

En conséquence de quoi, je me suis rapproché de l’opposition et nous avons créé une nouvelle alliance. Le Président n’avait plus qu’une majorité très étriquée, 57 députés contre 55 acquis à l’opposition, qui risquait de le faire basculer à tout moment dans la cohabitation. Il s’est donc mis à acheter des députés, 100 millions de F.CFA l’unité ! Ce n’est plus de la démocratie, c’est du commerce… Le président Issoufou avait, dans le même temps, déclenché un processus de harcèlement visant à me débarquer de la présidence de l’Assemblée nationale, voire à me jeter en prison ou dans une tombe… J’ai appris de trois sources concordantes qu’il voulait me faire arrêter pour m’empoisonner et faire croire que j’avais eu un arrêt cardiaque. Il a monté des dossiers contre ma famille et moi.

Il a fait placer ma femme en détention et m’a accusé de complicité pour m’arrêter, alors qu’en tant que député et président de l’Assemblée, j’ai une immunité parlementaire. C’est pourquoi je suis venu en France. Ce n’est qu’avec un mandat d’arrêt international et une demande d’extradition au Tribunal de Paris qu’ils pourront m’arrêter. Je les ai mis au défi d’envoyer le dossier ici, à Paris. À ma grande surprise, ils ont émis un mandat d’arrêt national. Sachant bien que je suis à Paris ! C’est un aveu que le dossier est vide, qu’il est d’abord politique et vise à m’arrêter pour pouvoir me liquider.

Pourquoi en Afrique, souvent, en arrive-t-on à ce genre d’extrémités entre opposants et pouvoirs en place?

Dans la tête de ceux qui gouvernent, la culture de la démocratie n’est pas encore à l’optimum. Pour la plupart d’entre eux, la démocratie se résume à la tenue d’élections, souvent entachées d’irrégularités multiples. Or la démocratie, ce n’est pas cela : elle est d’abord et avant tout le respect de l’État de droit et de la liberté, même pour ses adversaires, afi n qu’ils puissent exprimer leurs opinions par rapport à la gestion du pays.

Mais quand les gens n’acceptent ni les critiques et encore moins que quelqu’un dise « moi aussi je veux être Président ». Le résultat ce sont des magouilles comme celles-ci, pour se débarrasser des adversaires politiques. Tant qu’on sera dans un tel état d’esprit en Afrique, il est évident que même le développement risque d’être une gageure parce qu’on ne laisse pas au peuple la possibilité de juger les gouvernants sur leurs actions pendant leur mandat, et de les sanctionner en conséquence, si jamais ces actions ne leur paraissent suffisamment convaincantes.

N’y a-t-il pas également un problème de consensus national sur les règles du jeu politique ? Il existe pourtant, dans certains pays d’Afrique…

Cela est vrai pour quelques pays, pas l’ensemble des pays d’Afrique, ni même la majorité, donc le chemin à parcourir est encore long. Dans tous les pays du monde, il y a des opposants, mais on ne les liquide pas. En Afrique, la règle est de se débarrasser de ses opposants, soit en les liquidant purement et simplement, soit en les jetant en prison. À partir de ce moment, c’est toujours la politique de la terreur.

Dans un pays où le chef de l’État essaie d’instrumentaliser toutes les institutions en les achetant, en créant un sentiment de peur dans leur fonctionnement, comment voulez-vous que l’on parle de démocratie ? Les règles du jeu sont défi nies dans la Constitution et le Code électoral de manière très claire. Tel est le cas, au Niger. Mais les textes ne valent que par les hommes qui sont chargés de les appliquer. Si vous avez les textes adéquats, mais que certains font tout pour les contourner, alors il y a un problème. Nous en sommes à ce stade au Niger, malheureusement. Je suis maintenant en France, opposant en exil, à cause de cette situation.

Le plus important pour moi c’est d’être libre pour préparer le combat de 2016. Je suis candidat, Issoufou le sait bien et c’est pour cela, parce qu’il a peur de ma candidature, qu’il s’acharne autant contre moi. Notre alliance d’opposition représente 73 % de l’électorat. Même un âne vert passerait contre Issoufou ! Ses partisans et lui ont du souci à se faire.

* Hama Amadou est Président de l’Assemblée nationale du Niger et opposant en exil : laissez le peuple juger les gouvernants

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