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Politique

Guinée, le pouvoir et sa jeunesse

Guinée. À quelques mois de l’élection présidentielle et alors que le pays continue d’affronter une triple crise – sanitaire, économique, politique – le gouvernement lance l’opération « Nos jeunes ont du talent ». Simple opération de communication ou tentative de désamorcer une situation explosive ? 

C’est un projet que nous attendions depuis très longtemps. » Ce lundi 25 mai, Albert Damantang Camara, ministre du Travail et de la formation professionnelle, s’ex-prime face à l’assemblée des officiels, des invités et des journalistes réunis à la Pri-mature à Conakry. À la tribune, siègent également Moustapha Naïté, le ministre de la Jeunesse et de l’emploi des jeunes qui pilote l’opération, Kalifa Gassama Diaby, ministre des Droits de l’homme, sa collègue Domani Doré, en charge des Sports, et Amirou Conté, ministre de la Culture.

jeunes guinéens

Pas moins de cinq membres du gouvernement sont venus pour le lan-cement – retransmis à la télévision – de cette première consultation nationale de la jeunesse, voulue par le président Alpha Condé, et qui doit se dérouler jusqu’au 31 juillet 2015. Au départ, une idée qui se veut simple et forte : associer la jeunesse au processus de décision politique. « Jamais nous n’avons pris le soin de demander aux jeunes les besoins auxquels ils font face, les problématiques auxquelles ils sont confrontés. Pour la première fois, l’État va le leur demander », explique Moustapha Naïté.

Un calendrier et un processus détaillé seront publiés. Des groupes de travail s’activeront dans les préfectures et les sous-préfectures. Des spots diffusés à la radio et à la télé vont inviter les jeunes à postuler pour y participer en qualité de commissaire national, commissaire régional ou simple rapporteur. La masse d’informations collectée par ces ateliers (doléances, besoins, préconisations) sera restituée lors de séances « plénières » appelées à se dérouler pendant deux journées dans les collèges, les lycées et les campus universitaires ainsi que dans les lieux de vie quotidienne pour « les sans-emploi et les non instruits ». In fine, un programme gouvernemental d’« actions concrètes », spécifiquement dédié à la jeunesse, sera mis en oeuvre… Voilà pour la théorie.

Restent les questions liées à la mise en oeuvre pra-tique de cette ambitieuse entreprise. Et surtout, avec quels moyens ? Autrement dit, les questions qui fâchent, et que la salle ne se prive pas d’adresser aux ministres. « Une précédente consultation a déjà eu lieu et on n’a jamais vu un rapport », relève un journaliste. « Je suis allé sur le terrain, ce n’était pas une consulta-tion, c’était un premier travail pour cerner les problèmes », répond Moustapha Naïté. Un autre journaliste, sénégalais, rappelle les propos du président Alpha Condé – « l’Afrique est assise sur une bombe » – sa jeunesse, en l’occurrence.

L’opération « Nos jeunes ont du talent » pourra-t-elle éviter à la Guinée des mouvements tels que Y’en a marre au Sénégal ou Balai citoyen au Burkina-Faso ? Le ministre botte en touche : « Il faut trouver des solu-tions… » Les petits reportages en forme de micro-trottoir projetés sur l’écran géant, qui ponctuent la conférence de presse, donnent une idée de l’ampleur des problèmes à résoudre, à commencer par celui de l’identification des besoins.

Un jeune diplômé en sociologie qui ne trouve pas de travail, survit grâce à un artisanat de teinture improvisé en pleine rue. L’employé d’un hôtel-restaurant souhaite recevoir une formation et « du matériel pour bien servir les clients ». L’outil statistique fait défaut. Un des ministres présents évoque un taux de chômage des jeunes de 15 % dans le pays et de 19 % à Conakry…

Associer les jeunes aux décisions

À quoi s’ajoutent les problèmes spé-cifiques de la Guinée. Le pays connaît aujourd’hui une situation économique dramatique, en dépit – ou à cause – d’un fabuleux potentiel de richesses minières et géologiques. Le gouvernement a cru bien faire en remettant en cause cer-tains contrats d’exploitation, jugés iné-quitables pour la Guinée. S’est ensuivie une situation de blocage vis-à-vis des groupes miniers, qui n’a fait qu’aggraver le marasme d’un secteur déjà largement touché par la baisse du cours des matières premières.

Un malheur n’arrivant jamais seul, le virus Ebola, qui sévit depuis le début de 2014 et qui a causé 2 500 morts, n’a pas eu que des conséquences sanitaires. Le pays a aussi été frappé de plein fouet sur le plan économique. Une épidémie, et tout s’arrête : le commerce, la mobilité des personnes et de marchandises, les voyages d’affaires. Jean Delahaye, directeur général du port de Conakry, en a gros sur le coeur : « Les conséquences d’Ebola, vous ne pouvez pas imaginer… », lâche-t-il dans un soupir qui en dit long. Et par-dessus tout, la crise politique.

Le président Alpha Condé, démo-cratiquement élu en 2010, doit affronter à nouveau le verdict des urnes en octobre 2015. Mais un inextricable contentieux électoral empoisonne le climat politique du pays. L’opposition reproche au pou-voir en place d’avoir différé l’organisa-tion des élections locales pour pouvoir continuer à disposer de relais utiles dans tout le pays lors du scrutin présidentiel, et réclame en conséquence une inversion du calendrier. Ce à quoi le gouverne- ment se refuse, accusant ses adversaires de jeter de l’huile sur le feu en jouant la carte de « la rue ». On déplore une cin- quantaine de morts, depuis 2011, à la suite de manifestations qui ont été par-fois violemment réprimées. L’opération « Nos jeunes ont du talent » ne serait-elle qu’une pure opération de communication ? Kalifa Gassama Diaby, ministre des Droits de l’homme, reconnaît le caractère « politique » de l’opération et le revendique, mais, dit-il, « au sens noble du terme » et met en garde contre des espoirs irréalistes qui ne pourraient qu’être déçus demain : « Il ne faut pas croire que les jeunes vont exprimer leurs besoins sur une feuille et que le lendemain, le pays va les satisfaire. Nous n’en avons pas les moyens. »

Il s’agit avant tout d’« associer » les jeunes, en les faisant « participer à un processus politique global ». Ce qu’on appelle créer du lien. « La première vertu de cette consultation, c’est sa dimension participative. » Il attend avant tout des jeunes « qu’ils participent à la consolidation de la paix, à la stabilité de l’environnement poli-tique. Aucun projet ne peut prospérer dans un environnement politique instable ». Une stabilité qui ne peut être retrouvée sans « sortir au préalable des sentiments communautaristes, de la violence et de l’exclusion ». Les jeunes, dit-il, ont « tout à gagner » à la création d’un environnement stable.

Des événements festifs sont prévus, qui viendront ponctuer le déroulement de l’opération. Une dizaine de portraits de jeunes guinéens seront régulièrement diffusés en programmes courts à la radio et à la télévision. Un fi lm long métrage sera également réalisé et diffusé. Enfi n, un grand concert – gratuit – sera offert à la population de Conakry, le 8 août, lors de la soirée de clôture. 

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