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Politique

Félix Tshisekedi parviendra-t-il à trancher le noeud gordien ?

Les provinces orientales de la RDC sont le théâtre de violences depuis des décennies. Le nouveau président, Félix Tshisekedi, s’est engagé à mettre fin à cette situation. À quoi doit-il faire face ? 

Par Thomas Collins 

Lorsque la mainmise de 18 ans de Joseph Kabila sur la RD Congo a partiellement pris fin avec l’arrivée de Félix Tshisekedi au pouvoir, en janvier 2019, beaucoup espéraient voir dans le changement de la garde le signe d’un revirement de fortune pour le pays.

Indéniablement, l’un des problèmes les plus pressants est l’instabilité qui règne sur les provinces orientales du pays, notamment dans le Nord et le Sud-Kivu et la province d’Ituri, aux abords du lac Albert qui sépare le pays de l’Ouganda. 

Instabilité politique qui se double d’une urgence sanitaire : de nouveau, le virus Ebola menace dans la capitale du Nord-Kivu, à Goma, qui est un important point d’accès vers l’Afrique de l’Est. 

Joseph Kabila avait pris le parti de laisser la région aux mains des nombreuses factions rebelles si, en contrepartie, celles-ci ne venaient pas menacer son assise dans la capitale Kinshasa, à quelque 2 500 km de là.

L’ancien Président hésitait même à combattre le groupe rebelle M23 soutenu par le Rwanda, qui avait pris le contrôle de Goma en 2013 et représentait une menace sérieuse pour son régime. Le nouveau Président a entamé son mandat en faisant des promesses ambitieuses. 

Embrasement de l’Ituri 

Durant sa campagne électorale, Félix Tshisekedi promettait d’augmenter fortement le salaire moyen. Il affirme avoir également échafaudé un plan pour « éradiquer intégralement » plus de 120 groupes armés dans les provinces de l’est du pays.

Il souhaite commencer par envoyer les Forces armées de la RDC (FADRC) dans la province d’Ituri qui a connu une flambée de violence. Depuis le 10 juin, plus de 160 civils ont été tués dans un conflit portant sur des terres disputées, qui oppose depuis longtemps les éleveurs hema et les agriculteurs lendu.

Lors d’une visite de trois jours, Félix Tshisekedi a qualifié la violence, qui a provoqué le déplacement de plus de 300 000 personnes à l’intérieur du pays, de « tentative de génocide ». L’histoire se répète-t-elle ? 

Selon les Nations unies, plus de 60 000 personnes avaient été tuées et plus d’un demi-million de Congolais avaient été déplacés entre 1999 et 2003, en raison des affrontements interethniques entre les deux groupes.

Alors, la France a dirigé une Mission des Nations unies (MONUC) dans la capitale provinciale de Bunia afin de mettre un terme à la violence. À la reprise des combats, les Forces armées ont lancé des contre-attaques à grande échelle sur la milice entre 2012 et 2014, une intervention qui, là encore, s’est avérée efficace. 

Une armée contestée 

Dernièrement, Félix Tshisekedi a renvoyé l’armée nationale dans la région. Pour Jean-Morbert Senga, chercheur sur la RDC à Amnesty International, cette approche exclusivement militaire ne permet pas de traiter les causes sous-jacentes du conflit.

Une plus grande collaboration avec les autres pays voisins à l’Est aura-t-elle un impact significatif sur la région orientale ? On peut se demander si les leaders de la Zone souhaitent réellement éradiquer l’instabilité dans la région.

« Félix Tshisekedi applique exactement la même tactique que ses prédécesseurs sans aborder les causes du conflit », déplore-t-il. « En découlera probablement une énième victoire militaire sur les groupes armés, amenant une paix fragile qui pourra durer quelques mois ou quelques années, mais le problème restera entier et ne sera aucunement réglé. » 

Tout aussi préoccupante est la chaîne recyclée de commande militaire à laquelle le Président a fait appel. Nombre des haut gradés n’ont pas un bilan très reluisant en termes de droits de l’homme et de collusion avec les groupes armés dans la région. 

Par exemple, le lieutenant général Gabriel Amisi Kumba, ancien chef d’état-major de l’armée territoriale, dirige la mission Ituri. Les États-Unis et l’Europe ont pris des sanctions contre ce puissant allié de l’ancien Président, accusé de violations des droits de l’homme, et d’avoir tiré profit de l’exploitation illégale des ressources minières et forestières et du commerce des armes. 

La présence de ces hommes montre, selon Jean-Morbert Senga, que la stratégie du Président Tshisekedi est une réponse ponctuelle à la violence et qu’il renonce à toute vision à long terme. « Le problème n’a pas été compris. Les acteurs ne sont pas sérieux et leurs décisions non plus. » 

Quant au retour à la paix dans les provinces voisines, Félix Tshisekedi n’a dévoilé que très peu d’informations, laissant à penser que la stratégie employée sera proche de celle employée à Ituri en 2013-2014. 

Un Président mains et poings liés ? 

Autre source de préoccupations, la Coalition nationale pour la souveraineté du Congo (CNPSC) qui a déclenché une insurrection encore circonscrite dans le Sud-Kivu en 2017.

S’il a dans un premier temps rapidement maîtrisé les bases armées, le groupe est désormais contenu par les forces armées. La milice Mai Mai Malaika, qui entretient des liens avec les Mai Mai Yakutumba, opère également dans le Sud-Kivu. L’an dernier, elle a attaqué des mines situées à proximité de la frontière provinciale de Maniema. 

Loin du champ de bataille, le chef de guerre congolais Bosco Ntaganda, appelé « Terminator , a fini par être condamné par le TPI (Tribunal pénal international) pour crimes contre l’humanité en Ituri entre 2003 et 2004.

La Haye a retenu contre lui treize chefs d’accusation de crimes de guerre et cinq de crimes contre l’humanité. Il est accusé de meurtre, de viol, d’esclavage sexuel.

Il sera également jugé pour avoir intentionnellement dirigé des attaques contre des civils, ordonné le déplacement de la population civile et enrôlé des enfants dans les groupes armés. Actuellement en attente du verdict, Ntaganda encourt la réclusion à perpétuité. 

L’incapacité de Félix Tshisekedi à donner un nouveau visage aux forces armées du Congo ne tient pas seulement à un manque de volonté de sa part. Son accession au pouvoir tient du bon vouloir de Joseph Kabila.

Tous deux ont procédé à un trucage en règle des élections aux dépens de l’autre candidat de l’opposition, Martin Fayulu, qui continue d’organiser des manifestations à grande échelle dans tout le pays. Depuis, le moindre mouvement de Félix Tshisekedi est scruté par l’ancien Président qui continue d’exercer une grande influence. 

Le parti de Kabila, le Front commun pour le Congo (FCC), a remporté 341 sièges sur 500 lors des élections législatives organisées le même jour que les élections présidentielles.

L’Assemblée nationale est donc dominée par Kabila ; selon les décrets constitutionnels, le Président doit nommer un Premier ministre au sein du parti FCC. Former un gouvernement s’avère être très problématique pour Félix Tshisekedi qui s’efforce de négocier avec Kabila et d’imposer un semblant d’autonomie. 

Kabila voulait nommer Premier ministre son allié, Albert Yuma, ancien président de la compagnie minière publique Gecamines, mais M. Tshisekdi a refusé. Après quatre mois de négociations, c’est l’ancien directeur de la compagnie ferroviaire nationale de la RDC, Sylvestre Ilunga Ilukamba, qui est devenu no 1 du gouvernement. 

D’impossibles réformes 

Selon Indigo Ellis, analyste de l’Afrique chez Versik Maplecroft, un cabinet en conseil stratégique et risque global, la mainmise de Kabila est telle que Félix Tshisekedi peinera à amorcer la moindre réforme au sein de l’appareil de sécurité, condition pourtant essentielle pour apporter une solution dans les provinces de l’Est. 

« Il ne parviendra pas à mettre en oeuvre les diverses réformes de sécurité censées avoir un impact sur la situation dans les provinces orientales. Sans compter qu’il doit manoeuvrer avec un appareil de sécurité dont les têtes sont fidèles à Kabila. »

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