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Politique

Derrière le symbole de la dent en or

Derrière le symbole de la dent en or
  • PubliéAugust 2, 2022

Retour sur la signification politique de « l’enterrement », 62 ans après sa mort, de Patrice Lumumba, à Kinshasa, le 30 juin 2022. Pourquoi une partie de son corps, une dent, a-t-elle été rendue par sa famille par la Belgique ? Un grand mensonge est désormais levé.

 

 

Par Anver Versi

Depuis quelque temps, nous vivons une période de « retours en arrière », au cours de laquelle des questions longtemps enfouies ou ignorées remontent, bon gré mal gré, à la surface.

La campagne Black Lives Matter a braqué une fois de plus les projecteurs sur les ramifications de l’esclavage, ce qui a entraîné le renversement, dans le monde entier, de statues et d’autres icônes célébrant les anciens esclavagistes. Ceci a mis en évidence la marginalisation des réalisations et des contributions historiques des Noirs dans le monde entier.

« C’est une vérité douloureuse et désagréable, mais elle doit être dite », a concédé le Premier ministre de Belgique, Alexander De Croo. « Un homme a été assassiné pour ses convictions politiques, ses paroles, ses idéaux. »

Le couvercle du coffre estampillé « histoire africaine oubliée » a été ouvert un peu plus lorsque le gouvernement belge a rendu à sa famille une dent appartenant au grand leader congolais assassiné Patrice Lumumba.

Ce geste, ainsi que quelques mots de contrition de la part du Premier ministre belge Alexander De Croo et du roi Philippe de Belgique, qui vient d’effectuer sa première visite en RD Congo, ont marqué une reconnaissance très tardive des atrocités et du pillage à grande échelle du pays par cette nation européenne.

L’horrible relation du Congo avec la Belgique a commencé vers 1885, lorsque le roi Léopold II s’est emparé du pays d’Afrique centrale, le considérant comme sa propriété personnelle et lançant ce qui a été décrit comme une exploitation coloniale « incroyable par sa brutalité, sa cruauté et son absence de tout sentiment humain ou de compassion ».

Dans l’« État libre du Congo » de Léopold, plus de dix millions de Congolais sont morts au cours d’une période de 23 ans, alors que des villages et des colonies entières étaient soumis au fouet de certains des maîtres de corvées les plus cruels qui aient jamais existé et contraints de remplir des quotas impossibles de sève de caoutchouc, sous peine de se voir couper les mains ou d’être horriblement mutilés ou tués en guise d’avertissement.

Léopold avait habilement obtenu la reconnaissance officielle de ses droits sur le Congo lors de la tristement célèbre conférence de Berlin de 1884, au cours de laquelle plusieurs puissances européennes rivales s’étaient réunies pour découper le continent en morceaux géographiques et en zones d’influence, comme c’est le cas dans l’Afrique d’aujourd’hui. L’immense richesse accumulée par Léopold grâce à la vente de caoutchouc à l’Europe et aux États-Unis, en voie d’industrialisation, a fait de sa nation autrefois appauvrie une puissance respectée et a établi le modèle d’une exploitation impitoyable des ressources humaines et naturelles de l’Afrique.

Au Congo même, l’influence malveillante de la Belgique ne s’est pas arrêtée avec Léopold, mais s’est poursuivie pendant et après l’indépendance du pays en 1960, avec Patrice Lumumba comme Premier ministre, très apprécié et universellement respecté.

 

Lavage de cerveau

 

Lumumba avait rejeté le lavage de cerveau que les écoles de l’époque coloniale dispensaient régulièrement aux étudiants africains, les convainquant que la Belgique était un souverain bienveillant et juste et qu’elle civilisait les Congolais primitifs. Nombreux étaient ceux qui avaient adhéré à cette vision – et certains disent qu’elle n’a pas entièrement disparu, même aujourd’hui.

Le Congo était, et reste, un trésor de minéraux et d’autres ressources naturelles : diamants, cuivre, cobalt, or, fer, uranium, bois dur, caoutchouc, ivoire, etc. La Belgique et d’autres pays occidentaux puisaient dans ce trésor aussi vite qu’ils le pouvaient.

Ils considèrent Lumumba comme une menace, car il refuse d’agir comme leur « agent noir » et insiste sur une action indépendante. Ils ont fomenté une rébellion au Katanga. Lumumba a été arrêté, torturé et brutalement tué. Son corps est dissous dans de l’acide et il ne reste que sa dent recouverte d’or. Elle avait été prise par l’un de ses tueurs comme un étrange souvenir.

C’est cette dent qui a finalement été rendue aux membres de sa famille en Belgique. Son fils Ronald a déclaré que la famille allait enfin pouvoir « terminer son deuil ».

Après avoir nié pendant des décennies leur rôle dans la mort de Lumumba ou leur horrible histoire au Congo, les Belges ont montré de petits signes de rétractation. Le Premier ministre De Croo a accepté la responsabilité morale de son pays dans le meurtre de Lumumba. « C’est une vérité douloureuse et désagréable, mais elle doit être dite », a-t-il concédé. « Un homme a été assassiné pour ses convictions politiques, ses paroles, ses idéaux. »

Auparavant, lors de sa visite en RD Congo, le roi Philippe avait convenu que la relation de la Belgique avec le pays était « inégale, injustifiable en soi, marquée par le paternalisme, la discrimination et le racisme… elle a conduit à des actes de violence et à des humiliations ». Le Roi a toutefois refusé de présenter des excuses au nom de sa nation.

La Belgique continue d’exercer une influence considérable sur la RD Congo et continue de bénéficier financièrement et diplomatiquement de son ancienne colonie. Au moins maintenant, le grand mensonge a été exposé pour ce qu’il était pendant tout ce temps et personne ne se fait plus d’illusions sur le rôle réel de la Belgique au Congo – et surtout pas les Congolais eux-mêmes. On le sait, ceux qui n’apprennent pas de l’histoire sont destinés à la répéter.

@NA

 

Écrit par
Anver Versi

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