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Politique

Dakar. Une diplomatie offensive

Dakar. L’émoi suscité par la décision de Macky Sall d’envoyer 2 100 soldats en Arabie saoudite, ne doit pas faire oublier les succès d’une diplomatie en plein redéploiement.

À son retour d’Accra (Ghana), le mardi 19 mai, et malgré le retard pris sur l’horaire, le président Macky Sall était tout heureux d’annoncer qu’il venait d’être élu, par ses pairs, président de la Cedeao (Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest), pour un an. Lors de son point de presse, au salon d’honneur, il a détaillé toutes les mesures qu’il compte adopter pour, notamment, « renforcer la paix et la sécurité dans l’espace communautaire », en particulier au Mali, après la signature à Bamako de l’accord de paix du 15 mai, et au Burkina Faso pour accompagner la transition politique.

Sans oublier les dos-siers chauds du moment : la lutte contre le terrorisme avec la montée en force de Boko Haram ainsi que celle contre l’émigration clandestine pour laquelle le Président a demandé une réunion interministérielle de la Cedeao afi n de préparer la rencontre Europe-Afrique de cet été, à Malte, voulue par le président François Hollande sur les questions migratoires.

Le Sénégal assure, d’autre part, la présidence du Comité d’orientation des chefs d’État et de gouvernement du Nepad (Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique), ce qui lui donne accès aux enceintes interna- tionales de type G8 et G20, mais aussi auprès des BRICS, auprès desquels il compte mobiliser des fi nancements. En octobre 2015, il sera admis au Conseil de sécurité des Nations unies, dont il avait été membre non-permanent en 1968-1969 sous la présidence de Léopold Sedar Senghor, puis en 1988-1989 sous celle d’Abdou Diouf. En 2014- 2015, le Sénégal avait dû s’effacer devant la candidature du Nigeria pour être fi na- lement accepté « sans tambour, ni trom-pettes », comme aime à le répéter le chef de la diplomatie sénégalaise.

C’est dire que, depuis l’accession au pouvoir de Macky Sall en avril 2012, qui a permis de retrouver la confi ance des principaux partenaires et bailleurs de fonds du Sénégal, ce petit pays d’Afrique de l’Ouest engrange les suc-cès diplomatiques : à commencer par l’organisation à Dakar du 15e Sommet de la Francophonie (novembre 2014). « Le Sénégal a toujours su faire entendre sa voix sur la scène internationale grâce à la qualité de ses diplomates, mais aussi d’un respect profond pour l’État de droit dans ce pays », commente le général Mama-dou Mansour Seck, ancien chef d’état-major général des armées et ancien ambassadeur du Sénégal aux États-Unis. «Sa participation à nombre d’opérations de maintien de la paix sur le continent montre, aussi, que l’armée sénégalaise est appréciée et même demandée sur tous les théâtres d’opérations en Afrique », ajoute le général qui fait notamment allusion à la Monusco en RD Congo, à l’Onuci en Côte d’Ivoire, à la Misma – devenue Minusma le 1er juillet 2013, sous man- dat des Casques bleus – au Mali et à l’Ecomib en Guinée-Bissau.

L’imbroglio yéménite

Pour cette source comme pour nombre d’observateurs de la scène poli-tique et diplomatique sénégalaise, la décision de répondre favorablement à la demande de l’Arabie saoudite d’envoyer un contingent de 2 100 soldats, susceptible d’être déployés au Yémen, risque, toutefois, de rompre les subtils équilibres qui avaient permis, jusqu’ici, au pays de se maintenir à équidistance des belligérants au Moyen-Orient. Des cri-tiques jugées irrecevables par Macky Sall qui, en réponse à une question de New African, a eu cette formule lapidaire : « Le débat sur l’armée n’est pas un débat, le Chef suprême des armées a décidé, un point, un trait, pas de discussion ! Ceci doit être entendu par tout le monde. »

S’exprimant pour la première fois sur le sujet, il a précisé : « Pour le moment, il ne s’agit pas d’envoyer les soldats au Yémen, il s’agit de les envoyer à l’intérieur du territoire saou-dien, lorsque le besoin se fera sentir. » Une façon, également, de corriger le tir par rapport aux craintes qu’avait suscitées l’annonce offi cielle, le 26 mars dernier, en conseil des ministres, du soutien du Sénégal à l’action militaire déclenchée par le royaume d’Arabie saoudite en réponse à la demande du président yémenite, Abd Rabbo Mansour Hadi, « pour défendre et protéger le Yémen contre les milices qui menacent la stabilité de ce pays ainsi que celle des pays voisins ».

Les hommes du Président.  Macky Sall s’est entouré de collaborateurs déjà en place comme Oumar Demba Bâ, ex-conseiller diplomatique d’Abdoulaye Wade, qui a conservé cette fonction depuis l’alternance. Réputé pour sa connaissance des dossiers, ce « véritable serviteur de l’État » est devenu le sherpa de Macky Sall qu’il accompagne à chacun de ses voyages. L’autre acteur incontournable est Ismaïla Madior Fall, professeur de Sciences politiques, ministre auprès de la Présidence chargé des questions juridiques, qui l’a beaucoup aidé sur le dossier burkinabé au moment de la chute de Blaise Compaoré. Le ministre des Affaires étrangères et des Sénégalais de l’extérieur Mankeur Ndiaye, fidèle de la première heure, a été à l’origine de l’exfiltration du président Amadou Toumani Touré, aujourd’hui réfugié au Sénégal, pendant qu’il était ambassadeur au Mali. En tant qu’ambassadeur en France, avant d’être appelé à la tête du ministère où il avait pendant huit ans dirigé le cabinet de Cheick Tidiane Gadio, il a noué de nombreux contacts ayant permis au Sénégal de réussir sa candidature à l’organisation du Sommet de la Francophonie.

Yoro Dia, politologue et spécialiste des questions internationales, n’en démord pas : « Le Sénégal n’a absolument rien à faire au Yémen », sauf à devenir « un pion dans le jeu d’échecs qui oppose l’Ara-bie saoudite et l’Iran ! » Pour lui, en effet, on ne peut pas ignorer l’enjeu géopolitique et la lutte d’influence à laquelle se livrent ces deux pays au Moyen-Orient en vue d’obtenir le leadership régional. « Il y a une guerre froide qui ne dit pas son nom, analyse Yoro Dia, pour qui l’Arabie saoudite et l’Iran se font la guerre par pays interposés. En Syrie d’abord, avec le sauvetage de Bachar Al Assad par le Hezbollah, donc par l’Iran. Ce dernier a décidé une offensive à Bagdad parce que le pouvoir est chiite en Irak ; ensuite, il y a eu l’offensive iranienne au Yémen. L’Arabie saoudite a estimé que c’est un scandale et elle est intervenue».

Yoro Dia n’est pas le seul, d’ailleurs, à s’inquiéter de l’engrenage dans lequel le Sénégal risque d’être entraîné s’il s’engage militairement dans cette région. Aussi, l’envoi de 2 100 soldats sénégalais « pour une guerre qui n’est pas la nôtre », a été vigoureusement décrié par certains députés à l’Assemblée nationale. Des chroniqueurs réputés ont estimé qu’il y avait trop de non-dits autour de cet « empressement fort suspect, à aller faire allégeance à Ryad ».

Combattre le terrorisme

Ainsi, le Washington Post, citant Andrew Lebovich, expert de l’Afrique de l’Ouest pour les questions politiques et de sécurité, a enfoncé le clou : « Le principal bénéfice d’un engagement militaire sénégalais aux côtés de l’Arabie saoudite est – en plus du resserrement des liens politiques et économiques entre les deux pays – le paiement en espèce que l’Arabie saoudite ne manquera pas de verser au Sénégal».

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