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Politique

Cameroun : L’impossible union de l’opposition

À l’approche de la présidentielle du 7 octobre 2018, l’opposition peine à accorder ses violons pour tenter de battre, dans un scrutin à un tour, le chef de l’État, Paul Biya, candidat à un septième mandat de sept ans.

Douala, Frédéric Nonos

Après avoir prorogé les législatives et municipales d’un an (2019), le président de la République a fixé la date de la présidentielle. Elle a lieu le 7 octobre 2018. Paul Biya a ainsi, début juillet, mis un terme aux inscriptions sur les listes électorales. Vingt-huit candidatures, dont celles de deux femmes, et six indépendantes, ont été enregistrées auprès de Elections Cameroon (Elecam), organe chargé de la gestion du scrutin.

Soit une douzaine de candidatures de moins que la précédente présidentielle, en 2011. Pour participer à l’élection, le candidat déclaré devait notamment recueillir les signatures d’au moins trois cents personnalités originaires des dix régions du pays, à raison de trente par région et possédant la qualité soit de membre du parlement ou d’une chambre consulaire… Il devait aussi s’acquitter d’une caution de 30 millions F.CFA (45 000 euros).

La liste définitive des candidats retenus au scrutin sera publiée après validation du Conseil constitutionnel. La campagne électorale proprement dite débutera le 24 septembre pour conduire à l’élection du nouveau président deux semaines plus tard. D’après la loi électorale en son article 116, le président de la République est élu pour un mandat de sept ans au suffrage universel direct égal et secret. Il est rééligible.

Âgé de 85 ans dont 36 au pouvoir, Paul Biya a mis fin au faux suspense, étant donné que les textes de son parti, le Rassemblement démocratique du peuple Camerounais (RDPC), font de lui le candidat « naturel » aux élections présidentielles. Il a annoncé sa candidature pour un septième mandat d’affilée, le 13 juillet, sur son compte Twitter. « Chers Compatriotes du Cameroun et de la Diaspora conscient des défis que nous devons ensemble relever pour un Cameroun encore plus uni, stable et prospère, j’accepte de répondre favorablement à vos appels pressants. Je serai votre candidat à la prochaine élection présidentielle […] », a écrit le chef de l’État.

Parmi ses potentiels challengers de poids, figure Joshua Osih, élu aux primaires du Social Democratic Front (SDF) le 24 février 2018 à Bamenda, fief du principal parti d’opposition. Il brigue la magistrature pour la première fois après trois échecs (1992, 2004 et 2011) du leader de son parti, Ni John Fru Ndi. Idem pour l’enseignant de droit, Maurice Kamto, du Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC), le journaliste-universitaire, Cabral Libii Ngue, à l’origine du « Mouvement…

Au-delà de leurs projets politiques respectifs, les leaders de l’opposition mettent un point d’honneur à sensibiliser les Camerounais afin qu’ils s’inscrivent sur les listes électorales, qui comptent bien moins de noms que le potentiel estimé à 14 millions d’électeurs.

…11 millions », le jeune homme d’affaires, Serge Espoir Matomba du Peuple uni pour la rénovation sociale (PURS), ou l’ex-bâtonnier et ancien vice-président de Transparency International, Akeré Muna du Mouvement NOW ! « Autant de forces, qui en cas de coalition peuvent faire douter le président Biya », suggère Sam Baka, de l’Union démocratique du Cameroun (UDC), dont le leader, Adamou Ndam Njoya s’est aussi porté candidat.

Stratégies et échecs

L’élection se déroule dans un contexte marqué par une morosité économique et des défis sécuritaires au Nord (Boko Haram), à l’Est (Bandes armées non identifiées) et des velléités sécessionnistes dans les deux régions anglophones du Nord-Ouest et Sud- Ouest, où la guerre entre séparatistes et armée fait rage depuis plus d’un an. Face à ce qu’elle considère comme une incapacité à résoudre cette crise, l’opposition a l’occasion de fédérer ses énergies pour battre Paul Biya.

Pourtant, le président sortant reste favori du scrutin et profite de la division de l’opposition pour l’emporter, analyse un cadre du RDPC. Preuve de cette désunion, vingt « opposants » ont appelé à la réélection du chef de l’État, le 20 juillet à Yaoundé. Parmi les opposants ayant pourtant rejoint cet appel, figure Isaac Feuzeu, candidat déclaré, et Me Jean De Dieu Momo, virulent opposant au régime de Biya.

Les deux hommes estiment que Paul Biya est « le meilleur risque et seul garant de la sécurité et de la paix en cette période d’instabilité que traverse le pays ». Une démarche qui tend davantage à diviser cette opposition même si une certaine opinion la juge peu représentative de l’échiquier politique.

Pour autant, analyse le sociologue Claude Abe de l’université catholique d’Afrique centrale à Yaoundé, l’opposition ne s’est toujours pas remise de sa courte défaite de la présidentielle de 1992. L’universitaire constate que les ego des leaders politiques ont pris le dessus sur une offre politique commune et crédible.

Avec la mainmise de la majorité RDPC sur Elecam, le scrutin à un tour, les bulletins multiples, la majorité électorale à vingt ans, l’union de l’opposition reste sa seule chance pour entrevoir une victoire à la prochaine présidentielle. Mais sur le terrain, chaque candidat déploie sa stratégie et déroule son projet de société dans une phase de précampagne, pour l’heure timorée.

Au lendemain de son investiture, le candidat du SDF, Josuah Osih, s’était dit ouvert à une coalition au nom de l’intérêt supérieur du peuple. Mais au cours d’un meeting quelques jours plus tard à Mbouda (Ouest), il a affirmé que « la coalition des forces ne peut se construire qu’autour du SDF », estimant que toute dynamique du changement se construit toujours autour de la principale force politique.

Au-delà de leurs projets politiques respectifs, Cabral Libii et Serge Matomba mettent un point d’honneur à sensibiliser les Camerounais afin qu’ils s’inscrivent sur les listes électorales. Selon les statistiques d’Elecam, le fichier électoral comptait 6,5 millions d’inscrits au 31 août 2017. Bien loin, selon des observateurs, du potentiel estimé à 14 millions d’électeurs du pays qui regorgerait environ 25 millions d’habitants.

Aucune coalition n’a conquis le pouvoir

Pour ces deux leaders, la bataille des inscriptions est stratégique. C’est elle, considèrent-ils, qui offre la masse critique nécessaire. Celle-ci, conjuguée à la mobilisation des électeurs, peut faire basculer l’élection, en dépit des dysfonctionnements du système électoral. Dans ce contexte, estiment-ils, la coalition des forces n’est pas nécessairement capitale. Au regard des expériences ratées des unions connues par le passé, tout laisse à penser qu’on s’achemine une fois de plus à une impossible union de l’opposition.

Depuis le début de l’année 2018, des acteurs politiques, pourtant, s’engagent dans la formation des coalitions pour la participation aux prochaines consultations électorales. La création, le 15 janvier 2018, de la plateforme pour une Nouvelle République, dont la figure de proue est Me Akere Muna, se situe dans cette perspective. Mais 28 ans après le pluralisme, aucune coalition n’a pu conquérir le pouvoir.

En 1991, une coalition de 25 organisations politiques et d’associations de défense de droits de l’homme avait été constituée autour de l’UDC d’Adamou Ndam Njoya. Fortement réprimée par le régime en place, cette coalition a volé en éclats à la veille de la présidentielle de 1992. Des partis politiques font défection et de nouvelles alliances naissent à l’instar de l’Union pour le changement, qui a pour leader Ni John Fru Ndi du SDF.

L’alliance formée par l’Union nationale pour la démocratie et le progrès (UNDP), l’Union des populations du Cameroun (UPC) d’Henri Hogbe Nlend et l’opposition patriotique de Ndam Njoya. À l’approche de l’élection présidentielle de 1992, la coalition de l’Union pour le changement s’est discréditée, tant le leader national de l’UDC va contester l’idée du choix de Fru Ndi comme candidat à cette élection qui le verra être devancé, de peu, par Paul Biya.

En 2004, une autre coalition pour la réconciliation et la reconstruction (CNRR) avec pour leader Ndam Njoya de l’UDC, est créée sur la base d’une dizaine de critères allant du patriotisme à un engagement sans faille pour le changement en passant par la santé physique et mentale et l’intégrité. Cette coalition va encore exploser en raison de la défection de Fru Ndi suite au choix d’Adamou Ndam Njoya. Au lendemain de la présidentielle de 2011, une autre alliance de sept partis (G7) voit le jour. Mais sept ans plus tard, elle vole en éclats.

Pour Mathias Eric Owona Nguini, enseignant à l’université de Yaoundé II, l’union d’une opposition est « impossible » au Cameroun compte tenu des intérêts particuliers et des batailles idéologiques des leaders. De l’avis des observateurs, cette désunion va ouvrir un nouveau boulevard de sept ans au chef de l’État sortant, Paul Biya. 

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