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Politique

Burkina Faso: l’après-Compaoré

Après un règne de 27 ans, Blaise Compaoré est parti sous la pression de la rue. Son départ entraîne une recomposition de la scène politique au Burkina Faso et dans la sous-région, où il était considéré comme le faiseur de rois. Dossier.

Alors que se tourne la page de Blaise Compaoré, les Burkinabè s’interrogent sur la marge de manoeuvre de l’attelage Michel Kafando-Isaac Zida pour engager de véritables chantiers, en l’espace d’une année. Kafando est devenu, pour un an, président du Burkina Faso, et Zida est son Premier ministre. Le processus de désignation du président de la transition a permis d’entrevoir les priorités des nouvelles autorités.

Elles semblent en mesure de proposer une stratégie pour la réconciliation de tous les Burkinabè et de lutte contre la corruption, l’impunité et l’incivisme ; ainsi qu’un plan de relance de l’économie et de la coopération. Le temps de la « décompaorisation » a sonné. Certains grands chantiers économiques directement pilotés par le cercle présidentiel pourraient connaître une pause, le temps « de voir plus clair », explique l’entourage de Michel Kafando. « Pause » donc, du Conseil présidentiel pour l’investissement et la réhabilitation du chemin de fer Kaya-Tambao, pour l’exploitation du manganèse… Sans délais, les Burkinabè souhaitent des engagements et actions forts concernant la Justice, la lutte contre la corruption, la spéculation foncière.

Sans doute, l’un des plus grands défis dans ce domaine est la réforme du secteur minier. « Le régime déchu était manifestement impuissant à procéder à une réforme profonde de la fiscalité minière. Sa chute ouvre des espoirs d’une réappropriation des richesses naturelles par le peuple burkinabè », explique Séni Ouédraogo, professeur de Droit constitutionnel et expert fiscaliste. Sur le plan politique, le plus grand chantier reste la réconciliation nationale, d’où la création de la Commission nationale de réconciliation et des réformes.

Estimant que « sans justice, il ne saurait y avoir de réconciliation nationale et de paix durable », plusieurs organisations de la société civile burkinabè ont exigé « l’arrestation immédiate » de l’ancien président du Faso, Blaise Compaoré. La nomination de Luc Marius Ibriga à la tête de l’Autorité supérieure de contrôle d’État (ASCE), l’institution de contrôle des finances publiques, laisse entrevoir « l’audit des comptes publics du pays afin de poursuivre tous ceux qui sont coupables de crimes économiques ».

 Cap sur novembre 2015 

Dans le registre des réformes urgentes, la dissolution du Régiment de sécurité présidentielle (RSP) recommandé depuis 2001 par le Collège des sages devrait constituer un premier pas. « Le régiment a été créé exclusivement pour la sécurité de Compaoré et rien d’autre, par ce qu’il ne faisait confiance à personne. Maintenant qu’il n’est plus là, il faut revenir à des pratiques plus républicaines et ressouder l’armée », plaide cet officier supérieur.

Le Burkina post- Compaoré met le cap sur les scrutins législatif et présidentiel, prévus pour novembre 2015. D’ici là, on peut s’at- tendre à de profondes mutations sur la scène politique.

Les lignes vont bouger et l’on devrait assister à des ruptures, considèrent les politologues, à des démissions massives du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP) vers l’Union pour le progrès et le changement (UPC) de Zéphirin Diabré et le Mouvement du peuple pour le progrès (MPP) de Roch Marc Kaboré.

À l’issue des élections législatives, municipales et régionales de 2012, l’an­cienne majorité avait remporté 99 des 127 sièges de députés, 15 237 postes de conseillers municipaux (sur un total de 18 527), 343 des 370 postes de maires, la totalité des 13 postes de président de Conseil régional.

Entre mea culpa et tentatives de reprendre la main, le CDP devra impé­rativement faire sa mue, s’il veut redo­rer son blason et prétendre jouer, à nouveau, un rôle important sur l’échi­quier politique national. Le CDP, sorti gagnant de toutes les consultations électorales depuis 1991, n’avait visible­ment pas préparé un autre candidat en dehors de Blaise Compaoré, seul patron du parti. Il lui faut trouver l’oiseau rare, pour se poser en arbitre dans un probable second tour entre Roch Marc Kaboré et Zéphirin Diabré, lors de la présidentielle.

Parmi les présidentiables écartés donc les noms du général Djibril Bas­solé (trop proche du clan Compaoré) et de Kadré Désiré Ouédraogo, le pré­sident de la commission de la Cedeao (dont les proches le pressent d’at­tendre 2020). Restent en pôle posi­tion l’ancien Premier ministre Ernest Paramanga Yonli et Apollinaire Soun­galo Ouattara.

Avec des caciques en exil, la perte du pouvoir et tous ses avantages, la situa­tion n’est guère reluisante pour le CDP, une fusion de 13 formations politiques datant de février 1996, qui entame ainsi, sa traversée du désert, après presque deux décennies de domination sans partage.

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Un départ précipité

La création du Forum des citoyens pour l’alternance (Focal), autour de Zéphirin Diabré, avait constitué, dès 2009, le premier coup de semonce face au régime de Blaise Compaoré. Au début de l’année 2014, le Président avait été lâché par certains de ses plus proches, Roch Marc Kaboré, Simon Compaoré et Salif Diallo, en tête. Incontestablement, Blaise Compaoré a minimisé l’impact des départs de ces trois piliers du système. Quand le Président évoque, en décembre 2013, l’idée d’un référendum pour modifier la Constitution burkinabè limitant à deux le nombre de mandats présidentiels (article 37), l’opposition ne se fait plus d’illusions et décide d’engager la bataille de l’opinion. Revigorée par son refus de création du Sénat et de tripatouillage de la Constitution, l’opposition burkinabé a, soudainement, retrouvé des couleurs. L’union sacrée des Roch Marc Kaboré, Bénéwendé Sankara, Saran Sérémé et autres Ablassé Ouédraogo, autour du chef de file Zéphirin Diabré, a, à l’évidence, sonné le glas du système Compaoré. Une année durant, l’opposition politique et la société civile ont alterné marches, meetings, conférences, pour marquer leur refus d’un éventuel référendum constitutionnel, qui devait permettre à Blaise Compaoré de participer à l’élection de novembre 2015. Bien visibles sur les pancartes, les slogans tels que « Libérez Kossyam » (le palais présidentiel), « Non au référendum », « Pas besoin d’un homme fort au Burkina », trouvaient écho dans la population. Pourtant, les partisans du Président, rassemblés dans un Front républicain, battaient eux aussi le pavé, en vue d’une modification de la loi fondamentale, visant à lever le « verrou de l’article 37 », lequel a fini par devenir l’article le plus connu des Burkinabè.

 Rapide effritement

 « Blaise Compaoré a fini par s’emmurer dans une tour d’ivoire, ne s’ouvrant qu’à un cercle restreint de personnes. Difficile, dans ces conditions, de lui faire entendre raison sur ce projet de révision constitutionnelle. Lui seul ne percevait pas les signaux rouges », reconnaît un de ses anciens conseillers. Dans un pays où plus de la moitié des jeunes de 15 à 29 ans sont sans emploi, l’opposition politique a su tirer parti de leur manque d’espoir et de leur volonté d’alternance. « L’un des levains de la révolte que notre pays a connue et qui, très certainement explique grandement la détermination de la population dans la lutte qui s’est menée, est sans conteste la pauvreté endémique qui sévit dans notre pays. C’est aussi un pays où le chômage des jeunes atteint de très hauts niveaux », explique le professeur Idrissa Ouédraogo. Ce n’est pas un hasard si le nouveau président, Michel Kafando, a dénoncé lors de son investiture, « les richesses inexpliquées, les privilèges indus, les avantages oligarchiques ».

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Compaoré rattrapé par les affaires ?

Thomas Sankara

L’avènement d’un nouveau pouvoir à Ouagadougou a offert un nouveau départ pour le dossier Thomas Sankara, à commencer par l’expertise de la tombe, premier pas vers une enquête sur l’assassinat du leader de la révolution. Le président Michel Kafando a envoyé un signal fort en annonçant des investigations pour identifier le corps de Sankara, tué lors du putsch qui porta Blaise Compaoré au pouvoir en 1987. La famille et les partisans de Thomas Sankara demandaient depuis 1997, l’exhumation de sa dépouille, ce que la justice burkinabè n’avait jamais accepté. Aux côtés des sankaristes qui réclament justice pour leur mentor, d’autres cas comme ceux du journaliste Norbert Zongo (1998), des anciens compagnons militaires Jean-Baptiste Lingani et Henri Zongo (1989), de Clément Ouédraogo (1990) et d’une dizaine de morts politiques, peuvent troubler le sommeil de l’ancien homme fort de Ouagadougou. « Nous devons faire la lumière sur tout ce qui s’est passé sous le règne de Blaise Compaoré », a assuré le Premier ministre, Issac Zida. Jusqu’où pourra-t-il aller, sans ouvrir la boîte de Pandore ? Au niveau international, même s’il était considéré comme « un faiseur de paix » dans la sous-région, Blaise Compaoré est à l’inverse désigné par certains observateurs comme étant un déstabilisateur. Ses implications dans la rébellion ivoirienne, les guerres civiles au Liberia et en Sierra Leone ainsi que le trafic d’armes avec les rebelles de l’Angola dans les années 1990, apparaissent comme des points noirs de son parcours politique international.

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Poulains ouest-africains cherchent mentor

Le 9 mai 2008, le Cadre de concertation permanent réunit, autour de Blaise Compaoré, Laurent Gbagbo, alors Président, Guillaume Soro, son Premier ministre, et Alassane Ouattara, chef de l’opposition.

La chute de Blaise Compaoré va nécessairement redessiner les contours de la scène politique en Afrique de l’Ouest, tant le personnage, médiateur dans les multiples crises politiques dans la région et mentor de plusieurs hommes politiques ouest-africains, y faisait la pluie et le beau temps.

Ils sont nombreux, des mouvements politiques Touaregs aux personnalités politiques que sont Guillaume Soro, Alassane Ouattara, Abdoulaye Bio Tchané, Soumaïla Cissé, Hama Amadou, Dadis Camara, etc., à être orphelins de Blaise Compaoré.

Suspecté d’être la sève nourricière et le bras armé de la rébellion ivoirienne en 2002, l’ancien chef de l’État burkinabé était considéré comme le parrain d’Alassane Ouattara, de Guillaume Soro (qui comptait sur lui dans sa stratégie de conquête de la présidence ivoirienne en 2020), mais aussi des Chérif Ousmane, Issiaka Ouattara dit « Wattao ».

« Les leaders de l’ex-rébellion ivoirienne ont investi au Burkina Faso, dans les restaurants, mais aussi dans l’immobilier, le commerce, un peu aussi dans les transports de marchandises. Faute de pouvoir bénéficier d’un système bancaire qui fonctionnait bien dans le Nord ivoirien, les rebelles ont déposé leurs avoirs sur des comptes au Burkina Faso », rappelle ce diplomate ouest-africain.

Autre perdant, le rebelle touareg Iyad Al Ghali qui bénéficiait d’une oreille attentive de Compaoré, en plus du gîte offert à de nombreux responsables touaregs, surtout ceux de la Coalition du peuple pour l’Azawad (CPA) et du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA). Blaise Compaoré parti, le processus de dialogue entre le gouvernement malien et la rébellion touarègue a du plomb dans l’aile, tant certains protagonistes lui étaient très fidèles. Le président malien, Ibrahim Boubkar Kéïta, n’a jamais cessé de lui reprocher d’avoir hébergé les leaders du MNLA à Ouagadougou, et surtout d’avoir « un jeu trouble dans la négociation ».

Dans ses relations avec les Touaregs, citons un homme au coeur du dispositif : Moustapha Chafi, virulent opposant du Mauritanien Mohamed Ould Abdel Aziz. Dans la galaxie Compaoré, l’influence de ce conseiller d’origine mauritanienne, vieil allié des Touaregs et dont le carnet d’adresses s’étend aux quatre coins du monde, est allée crescendo depuis deux décennies. « Ce n’est pas pour rien que Blaise Compaoré a exigé et obtenu sa présence, dès le lendemain de son départ, à ses côtés. Un avion a été affrété par Alassane Ouattara pour le ramener à Abidjan », témoigne un diplomate.

À l’évidence, Blaise Compaoré avait réussi, au cours des dernières années, à se positionner comme un médiateur incontournable pour la résolution des crises régionales, soutenu en cela par les puissances occidentales. L’analyse des politologues, poursuit le diplomate, reposait sur le fait que « des turbulences au Burkina Faso ne signifieraient pas seulement la perte d’un allié clé et d’une base stratégique pour la France et les États-Unis, mais affaibliraient également davantage la capacité de la Cedeao à faire face aux conflits et aux crises politiques ».

Blaise Compaoré avait été adoubé comme médiateur et facilitateur dans les crises qu’ont connues le Togo (1990- 1993 ; 2005-2006), le Niger (1992-1995), la Côte d’Ivoire (2002-2007), la Guinée (2009-2010) et récemment, le Mali. Le 9 mai 2008, le Cadre de concertation permanent réunit, autour de Blaise Compaoré, les ivoiriens Laurent Gbagbo, alors Président, Guillaume Soro, son Premier ministre, et Alassane Ouattara, chef de l’opposition.

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