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Politique

Bouteflika-Mediène, fin du bras de fer

Bouteflika-Mediène. Ils ont partagé le pouvoir pendant 15 ans. Le 13 septembre, le plus rusé des présidents de l’Algérie indépendante a mis fin au règne du militaire le plus puissant du pays. Histoire d’un duel tourmenté qui aura nourri bien des mythes.

Quand Bouteflika est arrivé en 1999, il avait en face de lui un véritable appareil politico-sécuritaire. Jusqu’à très récemment, le DRS aurait été capable de le détrôner. En 15 ans, il a réussi à complètement inverser le rapport de force. Aujourd’hui, on ne peut parler d’un pouvoir bicéphale. Le seul État, c’est Abdelaziz Bouteflika. Ce n’est plus l’armée ou Mediène. » Fin août, un conseiller à la Présidence l’affirmait de manière prémonitoire : le règne du patron du DRS (services de renseignements, colonne vertébrale du pouvoir algérien), Mohamed Mediène dit Toufik, « condamné à rester le seul oiseau en haut de l’arbre », est terminé. Le 13 septembre, un communiqué annonçait qu’Abdelaziz Bouteflika avait «mis fin aux fonctions» du patron du DRS, «admis à la retraite» et remplacé par Athmane Tartag, dit «Bachir», ex-numéro 2 des services de renseignements passé en 2014 du côté de la présidence. Comme une sorte d’épilogue à deux ans de bouleversements dans l’organigramme du DRS.

Au mois d’août 2015, le mythique bras armé des services secrets algériens, le GIS (Groupe d’intervention spécial) a été rattaché aux forces terrestres, tout comme la direction des écoutes. Un nouveau service secret dépendant de l’état-major de l’armée, le Service central opérationnel militaire d’investigations (Scomi), a été créé à partir de la DCSA, la sécurité de l’armée, qui prend désormais aussi sous sa tutelle le commando antiterroriste, le Service de coordination opérationnelle et de renseignement antiterroriste (Scorat). En 2013, tout avait commencé par le rattachement à la justice militaire de la direction de la police judiciaire du DRS, qui avait lancé les enquêtes « mains propres » contre des proches du Président, dont l’ex-ministre de l’Énergie, Chakib Khelil, impliqué dans le scandale Sonatrach et réfugié aux États-Unis, avait en 2013. Une façon de la neutraliser. Sous les ordres du patron du DRS ne subsistent donc, parmi les départements les plus importants, que le contre-espionnage, les services à l’extérieur et la direction des « Points sensibles ».

«Mediène est un militaire, il respecte le Président et chef des armées et évite les affrontements de grandes ampleurs pouvant déstabiliser le pays, il avait juste émis des réserves par rapport à l’entourage du Président». «Face au rusé Bouteflika qui a su redonner à l’institution de la présidence sa puissance du temps de Boumediène, Mediane a bien senti son influence grignotée par les poussées d’El Mouradia, contre-attaque le conseiller de la Présidence. Bouteflika ne veut pas partir en laissant le système qu’il a trouvé, cela serait une preuve d’échec. Il veut marquer l’histoire en étant le civil qui a damé le pion au plus puissant militaire algérien de tous les temps».Cette restructuration s’est aussi accompagnée de changements de têtes. Fin juillet, les généraux-majors Abdelhamid « Ali » Bendaoud, patron du contre-espionnage depuis seulement deux ans, et Djamel Kehal Medjdoub, directeur de la protection présidentielle, ont été remerciés après une obscure affaire de «coups de feu» entendus à la résidence du Président. La protection présidentielle a, elle aussi, été rattachée à l’état-major de l’armée, dont le patron Ahmed Gaïd Salah est un fidèle de Bouteflika. Fin août, c’est carrément un des plus proches collaborateurs du patron du DRS, le général-major Abdelkader Ait Ouarabi, dit « Hassan », chargé de la très sensible lutte antiterroriste, qui a été placé sous mandat de dépôt. La justice militaire lui reprocherait de mener des activités armées illégales ! Un coup de tonnerre dans le ciel d’Alger.

Jeux de pouvoir

Mais que disent ces changements des rapports entre le Président et Mediène ? Pour l’ex-général Hocine Benhadid, ces démantèlements systématiques du DRS, troisième pôle du pouvoir avec l’armée et la présidence, reflétaient « une profonde discorde » entre le patron de l’armée Ahmed Gaïd Salah, fidèle de Bouteflika, et Toufik. « Le clan présidentiel a peur de Toufik à cause de ses prérogatives, pas plus. Mediène n’a aucun motif de discorde avec Gaïd Salah, mais ce dernier provoque le chef du DRS. En fait Gaïd Salah ne peut absolument rien contre Mediène. Il n’en a ni les capacités ni l’envergure. Mediène est très malin ! Tu peux le poignarder plusieurs fois, il ne bronchera pas ! »

Un gradé de l’ANP (Armée nationale populaire) nuance : selon lui, ces décapitations n’étaient qu’un prétexte. « Bouteflika cohabitait avec le patron du DRS depuis 15 ans. Leur relation pouvait se définir comme un mélange de rapport de force et d’entente. Le Président ne voulait pas que le DRS puisse garder la même influence décisive dans le scénario de sa propre succession ». Une autre version attribue ces changements à l’ancien diplômé du KGB lui-même qui « ne souhaiterait pas céder à son héritier autant de pouvoirs ». Pour comprendre à quel mastodonte s’est attaqué Abdelaziz Bouteflika, il faut se rappeler que «reb dzayer » (le Dieu de l’Algérie), le surnom de Toufik, a, dès 1990, concentré tous les services secrets militaires entre ses mains en créant ce Léviathan qu’est le DRS.

Face à l’absence de pouvoir civil légitime et fort depuis la démission du président Chadli Bendjedid en 1992 et le début de la guerre contre le terrorisme, dont le DRS était le fer le lance, Mediène se retrouva en train de régner sur l’État et ses appareils durant presque 15 ans, éliminant ses concurrents et s’attachant la gratitude des grandes puissances, notamment les États-Unis, après le 11-septembre. « Les services algériens sont en fait un savant dosage de police politique à la mode soviétique, de service de renseignement aguerri à la guerre clandestine et un tentaculaire appareil de noyautage de la société civile, politique, et des structures de l’État ou du tissu économique », résume un diplomate en poste à Alger.

Rien que le service PS semble être une émanation de la fiction de George Orwel, 1984 ! Cette direction des « Points sensibles » couvre par ses « agents traitants » tous les secteurs d’activité du pays. Cela veut dire, selon le témoignage d’un ancien directeur de banque publique que « chaque direction d’établissement public, banque, compagnie aérienne, imprimerie de journaux, brasserie publique, Sonatrach ou n’importe quelle faculté, parti politique ou syndicat sont surveillés par l’officier du DRS des PS, les ministres eux-mêmes ayant leur agent traitant, le chef de gouvernement aussi ».

Le Président et les sept chats 1999.

Abdelaziz Bouteflika arrive au pouvoir avec la plus grande des méfiances envers l’armée qui l’y a placé. L’ancien ministre des Affaires étrangères de Houari Boumediène, qui se croyait dauphin du caudillo, n’a pas oublié que les militaires et les services lui avaient barré le chemin de la succession en 1978, à la mort de Boumediène. Mais, en fin diplomate, il accepte de prendre la tête de la “ machine ” Algérie après l’accord de l’état-major.

Ne lui restait à convaincre que Mediène présenté comme l’homme fort du pays, l’incontournable verrou à faire sauter pour parfaire le délicat consensus de l’État profond autour de sa candidature. « Durant cinq longues heures, dans la villa de la Fondation Mohamed Boudiaf à Hydra sur les hauteurs d’Alger, Bouteflika a exposé à « l’homme au cigare » [un autre surnom de Toufik] sa vision de l’Algérie qu’il veut gouverner », raconte un proche du sérail. Comprenant qu’un large consensus a été réalisé autour de la présidence de Bouteflika, Mediène donne alors son aval, ignorant les avertissements de Mouloud Hamrouche, ex-chef de gouvernement et un des collaborateurs de Boumediène.

Pagne algérien

« Ce Bouteflika, il va vous bouffer tout cru ». Cela ne tarde pas à se vérifier. Jaloux de son pouvoir, ne supportant plus qu’on le présente comme le civil marionnette des puissants hauts gradés, Bouteflika déclare en 1999 : « Je ne veux pas être un trois-quarts de Président ». Il s’approprie, comme l’a fait Boumediène, son mentor et père spirituel de l’ANP, le poste de ministre de la Défense. Mais malgré quelques phrases assassines contre ces « sept chats qui font peur à tout un pays », pour paraphraser Bouteflika lors d’une de ses sorties, le Président a très bien su cohabiter avec l’armée. Jusqu’en 2004, qui marque une nouvelle rupture. « À son arrivée, malgré sa méfiance face au système en place et dont il a été tenu à l’écart, Bouteflika était disposé à travailler avec tout le monde, se rappelle Mustapha, ancien cadre du protocole au palais d’El Mouradia. Il avait même fait confiance de manière absolue à un inconnu que l’exgénéral Larbi Belkhir [patron du « cabinet noir de l’État » depuis les années 1980] lui avait présenté, Ali Benflis ». Bouteflika en fera son directeur de campagne, puis son homme de confiance à la présidence et son chef de gouvernement. Il lui offrit même la direction du FLN, parti présidentiel et matrice politique de Bouteflika et de sa génération.

« En 2004, Benflis, encouragé par des faucons de l’état-major opposés à Bouteflika, avec à leur tête le patron de l’armée, le général-major Mohamed Lamari, se retourne contre son mentor et se porte candidat. Bouteflika et ses proches l’ont vécu comme une trahison. Le clan s’est alors refermé, devenant hostile à la moindre velléité d’ambition », explique un conseiller à El Mouradia qui a vécu « la colère de Bouteflika et son humeur noire à l’époque ». Selon les termes de ses proches, « il ne peut pardonner à l’armée d’avoir voulu le renverser ». Sa réélection en 2004 a été suivie d’une large opération de purge au sein du commandement militaire : les mises à la retraite anticipées et les démissions se succèdent, emportant même le puissant chef d’état-major Lamari, chef de l’armée depuis le début des années 1990. Et pour commander l’ANP, Abdelaziz Bouteflika adoube un proche : Ahmed Gaïd-Salah, qui lui a juré fidélité. Mais une partie de cette armée échappe toujours au contrôle du cercle présidentiel : le « général Toufik » et son DRS hors d’atteinte. Théoriquement, le DRS est sous les ordres du chef d’état-major, mais la personnalité de Mediène, les réseaux créés par ce dernier partout dans le pays et à l’étranger et ses larges prérogatives ont toujours fait de ce service secret une sorte de « deep state » (État profond) difficile à mater. Après les purges dans l’armée, Bouteflika choisit donc de ménager le DRS, pour un moment.

En 2010, le scandale éclate. Les enquêteurs du DRS versent à plusieurs juges d’instruction une série d’affaires de corruption touchant Sonatrach, et, par ricochet, le ministre de l’Énergie Chakib Khelil, proche de Bouteflika. « Notre patron, Mediène, compte tenu de l’ampleur de l’affaire, en a, bien sûr, informé le Président en réclamant des têtes », témoigne un officier du DRS. « À la présidence, on était furieux, raconte un conseiller du Président. Sachant Bouteflika malade, ils ont commencé à l’attaquer. » C’est à ce moment-là qu’auraient commencé les hostilités entre les deux camps. « Bouteflika savait que Mediène était opposé à un troisième mandat et à la réforme de la Constitution qui limitait les mandants à deux quinquennats. Il lui en a voulu pour ça », révèle un ministre pro-DRS. Entre les deux hommes, une guerre larvée serait déclarée, bien que des officiers du DRS à la retraite, comme Mohamed Chafik Mesbah, nuancent la donne :

«Mediène est un militaire, il respecte le Président et chef des armées et évite les affrontements de grandes ampleurs pouvant déstabiliser le pays, il avait juste émis des réserves par rapport à l’entourage du Président ». « Face au rusé Bouteflika qui a su redonner à l’institution de la présidence sa puissance du temps de Boumediène, Mediane a bien senti son influence grignotée par les poussées d’El Mouradia, contre-attaque le conseiller de la Présidence. Bouteflika ne veut pas partir en laissant le système qu’il a trouvé, cela serait une preuve d’échec. Il veut marquer l’histoire en étant le civil qui a damé le pion au plus puissant militaire algérien de tous les temps».

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