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Politique

Benghazi au bord de la rupture…

En 2011, tout le monde était à Benghazi : les chefs d’État, les ONG, les Nations unies, les journalistes. Maintenant, il n’y a plus personne.

Cette odeur désagréable qui flotte dans Benghazi, Mahmoud, assis à la ter-rasse du café Lavazza, n’en a cure, tant qu’il n’est pas « chez lui ». Sa famille, comme 27 000 autres dans Benghazi, a dû quitter le domicile à cause des combats. Depuis plus de sept mois, le professeur trentenaire vit dans l’appar-tement de sa grand-mère, à son grand désarroi : « On vit à 12 dans un trois pièces. Se trouvent ma grand-mère, mes parents, mes deux frères, ma soeur, un de mes oncles, sa femme, leurs enfants et moi. Nous n’avons qu’une salle de bains. On est constamment les uns sur les autres, alors on s’engueule pour rien. Les combats n’ont pas seulement détruit ma maison, ils détruisent ma famille. »

« Si Haftar se rend à Tripoli nous le tuerons »

L’espace, ce n’est pas ce qui manque à la famille d’Ali Hassan Mohamed. Elle vit dans une école depuis que le chef de famille a décidé de partir de l’appartement situé à Souq al-Hout, au milieu du feu. Dans la salle de classe qui lui a été allouée, Ali Hassan Mohamed tente de recréer un semblant d’intimité en utilisant des bancs et des tables pour protéger sa femme et Salah, son bébé de quatre mois. « Je n’arrive plus à dor-mir, se plaint Ali Hassan Mohamed, je pense toujours au futur. Je n’ai ni travail, ni maison, ni argent. Que dois-je faire ? » Son fils a été infecté suite à sa circonci-sion car il n’a pas pu payer les 7 euros d’antibiotiques. Pour préparer le thé, Ali Hassan Mohamed, ou sa femme, doivent se lever à l’aube car il faut trois heures pour ébouillanter l’eau au-dessus du chauffage électrique d’appoint qui sert aussi de cuisinière. L’association « Benghazi, notre famille » accueille entre 1 000 et 1 250 familles comme celle d’Ali Hassan Mohamed dans chacune des 61 écoles réquisitionnées. Malgré leur vie chamboulée, Nasser al-Barassi et ses hommes, Mahmoud et Ali Hassan Mohamed, continuent de soutenir de manière indéfectible l’Opé-ration Karama. Aucun ne veut voir les djihadistes s’emparer de leur ville. Seulement, à mesure que les victoires militaires s’enchaînent, la population constate avec amertume les luttes de pouvoir intestines.

Benghazi

Le gouvernement d’Abdoullah al-Thinni, reconnu par la communauté internationale, exilé dans la ville de Baïda, est absent de Benghazi. À tel point que les Benghaziotes ont surnommé les chefs militaires de « gouvernement de l’ombre ». Leurs réunions n’ont rien de pacifique. Deux tendances se détachent : les par-tisans du général Haftar qui rêvent d’une marche triomphale vers Tripoli et d’un destin national à la Sissi pour leur chef, et les brigades qui tirent leur légitimité des puissantes tribus de l’Est, dont l’agenda politique est aux anti-podes de celui de la capitale. « Les tribus sauveront la Libye comme l’armée a sauvé l’Égypte », déclare publiquement Ezzedine Wakwak, un important chef de guerre au sein de Karama.

Dans la bouche d’un proche de Wakwak, la menace est directe : « Si Haftar se rend à Tripoli avec ses hommes [pour diriger le pays], nous le tuerons. » « Ils sont tellement stupides à se battre pour le pouvoir alors que nous souffrons de coupures d’électricité, de salaires impayés », enrage Fathi, un homme d’affaires originellement proche de Haftar mais qui « se pose de plus en plus de questions ». La politique, le Dr Salem Langhi s’en moque.

Depuis le début de la guerre, il fait office de président du Centre médical de Benghazi et enrage contre l’absence de la communauté internationale : « Je comprends que l’ONU ne veuille pas envoyer du personnel pour des raisons de sécurité, mais pourquoi ne parachute-t-elle pas des médicaments ? »

À la question de savoir s’il est optimiste, Salem Langhi évoque la photo placée derrière son bureau : on le voit en 2011, avec Gérard Longuet, alors ministre français de la Défense, tout sourire : « À l’époque, tout le monde était à Benghazi : les chefs d’État, les ONG, les Nations unies, les journalistes. Maintenant, il n’y a plus personne. » Comme si les spectateurs, trop saturés par les images kaléidoscopes renvoyées par Benghazi, avaient quitté la salle avant même la fin du film. 

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