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Politique

Benghabrit, la ministre qui dérange

Depuis sa nomination en 2014, Noura Benghabrit est régulièrement prise à partie. Sa politique en faveur d’une école plus performante et moderne contrarie le courant islamo-conservateur.

Nouria Benghabrit est la ministre la plus médiatisée du gouvernement algérien, bien que la publicité dont elle fait l’objet ne soit pas toujours à son avantage. Elle-même ne se prive d’aucun support pour promouvoir sa réforme de l’enseignement et désavouer ses détracteurs. 

Le 4 août, elle postait sur sa page Facebook un recueil d’articles de presse hostiles à son action à la tête de l’Éducation nationale, les décrivant comme « farfelus et malveillants ». 

Ainsi, Malika Greffou, une spécialiste de l’éducation très renommée en Algérie, n’a pas hésité à affirmer que le recours aux dialectes dans l’enseignement est « un vieux projet colonial ». Elle a accusé le ministère de l’Éducation d’être à la solde des maisons d’éditions françaises qui fixent elles-mêmes les normes de conception des manuels scolaires. On critique la ministre parce qu’elle parle très peu en arabe et préfère s’exprimer dans la langue de Voltaire. Son patronyme lui-même est mis en cause. Avant qu’il ne soit question de ses réformes, Nouria Benghabrit a été prise pour cible dès son entrée au gouvernement en 2014, à cause de son nom d’épouse – Remaoun –, à consonance hébraïque. 

Pourtant, en matière de nationalisme et d’attachement à l’Islam, la ministre n’a rien à prouver. Son père est un ancien moudjahid (combattant dans l’armée de libération) et son grand-père est le fondateur de la Grande mosquée de Paris. C’est dans la capitale française, d’ailleurs, qu’elle a décroché en 1982 un doctorat en Sociologie de l’éducation. Vingt ans plus tard, elle rejoint la commission de la Réforme de l’éducation, un collège d’experts désignés par le président Bouteflika pour améliorer la qualité de l’enseignement dans l’école algérienne, qualifiée à l’époque de sinistrée. 

« Il ne faut pas oublier que l’Algérie est parmi les pays à consacrer le principe d’un accès démocratique, gratuit et obligatoire à l’éducation », précise Nouria Benghabrit. 

Aujourd’hui encore, le chantier n’est pas terminé. « Le ministère de l’Éducation nationale a articulé un redéploiement stratégique de la réforme de l’école, en ciblant l’enseignement primaire comme cycle prioritaire de par sa position dans le système d’éducation et enfin, la formation des enseignants par la professionnalisation comme moyen et mode d’action privilégié », explique Nouria Benghabrit, très concentrée sur la réussite de sa réforme,mais aucunement fermée au débat sur la méthode. 

Sur Facebook, elle échange volontiers avec de simples citoyens, développe ses idées de manière très didactique et s’efforce inlassablement de lever toutes les ambiguïtés qui brouillent son message et sa politique. Des centaines d’enseignants fréquentent sa page, lui donnent leurs avis, l’interpellent ou lui exposent tout simplement leurs déboires dans l’exercice de leur métier. Avec 430 000 enseignants, l’Éducation nationale est le principal employeur du secteur de la fonction publique en Algérie. Depuis trois ans, des recrutements massifs (20 000 nouveaux postes en 2015) permettent de pallier les départs en retraite et prendre en charge un effectif scolaire plus important. Il s’agit aussi d’injecter du sang neuf qui permettra d’améliorer la qualité de l’encadrement pédagogique. « Un programme d’enseignement, quelle que soit sa qualité, ne vaut que par le niveau de qualification académique et professionnelle de l’enseignant qui l’applique », observe la ministre.  « Il s’agit de maîtriser des professionnalismes qui ne sont pas suffisamment acquis, ceux relatifs, notamment, aux savoir-faire méthodologiques de conception et d’élaboration des programmes, de conception des manuels et livres d’activités, de conception des référentiels des compétences professionnelles, de conception et montage des projets pédagogiques, d’évaluation des acquis scolaires, d’animation des ateliers en didactique des disciplines et enfin de la médiation », détaille la ministre. Face à elle, les syndicats, plutôt favorables à ses actions en faveur de la professionnalisation du corps enseignant, réclament néanmoins de meilleurs salaires. En mars dernier, une coalition s’est formée autour de ce mot d’ordre de grève et avait failli compromettre l’organisation du baccalauréat. L’examen a finalement eu lieu dans la sérénité. 

Dialogue et fermeté 

Sa gestion ferme du conflit avec les syndicats a d’ailleurs largement confirmé son profil de femme intransigeante et qui n’en démord pas, deux qualités sans doute nécessaires pour la conduite d’un département aussi sensible que celui de l’éducation. Pour cause, outre les clivages socioculturels dont elle est encore l’otage, l’école algérienne semble enfermée dans une logique de l’échec. En mars dernier, Kishore Sing, rapporteur spécial de l’ONU en charge de l’éducation, avait dressé un tableau très mitigé de la politique de l’enseignement en Algérie. Il déplore notamment l’importance accrue accordée par les autorités au nombre, au détriment de la qualité. En matière de scolarisation, les chiffres sont en effet très éloquents. Les effectifs globaux des élèves ont été multipliés par dix depuis l’indépendance, passant d’un peu plus de 800 000 élèves en 1962 à 7 600 000 en 1999 et à plus de 8 400 000 élèves en 2014. « Il ne faut pas oublier que l’Algérie est parmi les pays à consacrer le principe d’un accès démocratique, gratuit et obligatoire à l’éducation », précise Nouria Benghabrit. 

Enfin, elle estime que de grands efforts ont été consentis pour améliorer le rendement de l’école, surtout en matière de lutte contre la déperdition scolaire. D’autres chantiers sont ouverts : 800 propositions ciblant les différents chapitres de la réforme ont émané de la conférence du département de l’éducation, durant l’été 2014. Mais au grand dam de la ministre, seule la recommandation en rapport avec le recours aux langues maternelles dans l’enseignement préscolaire a retenu l’attention des médias et de la classe politique, suscitant un débat très subjectif, souvent tendancieux, qui au final pénalise surtout les élèves. 

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