Close
Avez-vous trouvé cet article intéressant?

Politique

Analyse : Pourquoi Wagner prospère

On disait ces derniers jours les mercenaires de Wagner en grande difficulté. Repoussé au Mozambique, subissant de lourdes pertes ailleurs, le groupe russe suscite néanmoins l’adhésion des populations et des gouvernements africains, notamment au Sahel. Non sans raison.

Par Boubacar Haidara *

Le sentiment anti-Français en Afrique subsaharienne n’est pas nouveau. Certains ont fait le choix de rompre avec la France et de se tourner vers la Russie. C’est le cas de la République centrafricaine qui a conclu un accord avec la société militaire privée russe Wagner.

D’autres pays, à l’exemple du Mali, sont pressés par une importante partie de leur population d’opérer une telle démarche. Il va de soi que si cela se concrétise au Mali, d’autres États du Sahel ouest-africain pourraient lui emboîter le pas.

L’abandon programmé de Barkhane renforce l’éventualité d’un déploiement de Wagner au Mali. Les autorités militaires maliennes n’ont pas attendu ce 17 février 2022 pour s’intéresser à l’offre sécuritaire des mercenaires russes de Wagner déclenchant des inquiétudes et de graves tensions avec leurs partenaires occidentaux, et de la CEDEAO (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest).

La meilleure stratégie occidentale devrait consister à ne pas imposer ses choix aux pays sahéliens, mais à agir en amont en s’accordant avec la volonté des autorités et populations sahéliennes. Ce serait la seule manière de couper l’herbe sous les pieds des mercenaires russes.

À ce jour, la coopération entre l’État malien et Wagner ne s’est pas concrétisée. Pourtant, plusieurs de nos interlocuteurs confirment qu’une délégation du groupe de mercenaires s’est bien rendue en territoire malien dans le but d’explorer les zones d’opérations possibles et les sites miniers qu’il pourrait exploiter dans le cadre de sa compensation. Laquelle serait d’un minimum de 10 millions d’euros par mois.

Le président Emmanuel Macron est très clair sur le fait que les soldats français ne cohabiteront jamais sur un même territoire avec Wagner. L’Union européenne a quant à elle publié une déclaration ferme contre cette éventualité, et a prévu des sanctions qui viendraient frapper le groupe ainsi que ceux qui travaillent avec lui s’il commence officiellement ses activités au Mali. Les États-Unis ont également exprimé leur vive inquiétude.

Les accusations portées contre Wagner : La France, gendarme critiqué

Comment expliquer alors cette extrême hostilité vis-à-vis de Wagner, et pourquoi l’éventualité de son déploiement au Mali suscite autant de réactions auprès des partenaires ouest-africains et occidentaux du Mali ?

Wagner n’est pas la seule société militaire privée russe. D’autres pourraient être intéressées ou impliquées dans des pays du Sahel, notamment le Mali. En effet, en octobre 2021, le site malien d’information MaliActu a interviewé Alexandr Ivanov, chef de la Communauté des Officiers pour la Sécurité international, lors de son passage à Bamako, en provenance de Bangui.

Dans cet entretien, Alexandr Ivanov pointe assez clairement l’« influence négative de la France » qui, selon lui, annihilerait la montée en puissance des armées nationales sahéliennes. Il oppose ce constat aux mérites et à l’efficacité des « Officiers instructeurs russes » dans la formation de l’armée centrafricaine, notamment dans les aspects d’assistance tactique et d’organisation logistique. Alexandr Ivanov conclut son intervention par ces mots : « Je pense qu’un tel travail sera effectué au Mali. »

C’est dire l’intérêt des sociétés russes pour les pays sahéliens, notamment ceux qui connaissent des crises sécuritaires. On remarque également que les pays dans lesquels le sentiment anti-français s’exprime avec le plus de véhémence sont ceux qui connaissent des situations sécuritaires critiques.

La France étant en première ligne de la guerre anti-terroriste dans ces différents pays, elle apparaît d’emblée comme la première responsable de la dégradation sécuritaire. Sans compter le fait qu’elle est aussi accusée dans certains cas de mauvaise volonté et de double jeu. Selon ses détracteurs, l’insécurité grandissante permettrait ainsi à la France de mieux légitimer sans présence militaire dans les pays concernés.

A contrario, le partenariat avec la Russie est jugé gagnant-gagnant, et les militaires russes sont perçus comme étant plus efficaces. Les autorités centrafricaines affirment avoir récupéré en seulement moins de huit mois d’activités de Wagner la quasi-totalité de leur territoire auparavant disputé avec des groupes rebelles ; chose que les militaires français et onusiens auraient échoué à faire. La confiance dans les rapports Russie-Afrique (contrairement à la France) est davantage renforcée par l’absence d’histoire coloniale entre la Russie et ces différents pays.

Agents de déstabilisation ou de stabilité ?

Le 27 octobre 2021 les Nations unies ont, dans un rapport, formellement accusé le groupe Wagner de « harceler et d’intimider violemment des individus et des communautés » en Centrafrique.

Les experts auteurs dudit rapport affirment être en possession d’éléments qui prouveraient que des membres de Wagner auraient commis de multiples viols et des violences sexuelles à l’encontre de femmes, de jeunes filles, ainsi que d’hommes, dans plusieurs régions du pays.

Du point de vue de diplomates français, le déploiement de Wagner au Mali serait sans doute profondément déstabilisant, tout comme ce fut le cas en Centrafrique. Où cette présence est en effet présentée comme un facteur de guerre et non de paix, à cause des multiples accusations formulées à l’endroit de ce groupe, et des troupes centrafricaines se trouvant sous son contrôle.

Au menu, violences sexuelles et basées sur le genre, arrestations extrajudiciaires, exécutions sommaires, menaces exercées contre des défenseurs des droits humains, entraves à l’accès humanitaire, prélèvements de taxes illégales et confiscations de biens etc.

Ces différentes accusations sont documentées à la fois dans le rapport du panel d’experts de l’ONU ; dans le rapport conjoint de la Minusca (Mission des Nations unies en Centrafrique) et du Commissariat aux droits de l’homme ; ainsi que dans les rapports du secrétaire général.

L’argumentaire des Occidentaux consiste à dire que les exactions pourraient fortement accroître les divisions au sein de la population et des unités des forces armées déployées sur le terrain, et engendrer une plus grande instabilité.

L’intérêt des populations et de leurs dirigeants

L’emprise des mercenaires russes dans le domaine économique est aussi dénoncée, notamment leur implication dans les mines, les douanes et de façon plus générale dans l’exploitation des ressources naturelles.

Les méthodes de Wagner dans ce domaine sont ainsi qualifiées de prédation. Le ministre français des affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian accuse ainsi Wagner « de se substituer à l’autorité de l’État centrafricain et d’en confisquer la capacité fiscale ».

Face à ces différentes accusations, les autorités centrafricaines, par la voix du président Touadéra et de Sylvie Baïpo-Temon, ministre des Affaires étrangères, revendiquent l’autonomie, l’indépendance, la souveraineté de leur pays, et son droit à pouvoir faire appel aux partenaires de son choix.

Les craintes des Occidentaux

Ils rejettent d’une part les accusations d’ingérence de la Russie dans leur pays, et d’autre part, qualifient les accusations françaises, notamment tenues par Jean-Yves Le Drian, de mensongères. La démarche française relèverait alors, selon la ministre centrafricaine des affaires étrangères, d’une infantilisation inacceptable de la Centrafrique, accompagnée de menaces.

Au Mali également, la Russie jouit d’une très bonne renommée au sein d’une population convaincue que Wagner ferait sans doute mieux que Barkhane dans le domaine sécuritaire.

Une des craintes de la France et ses partenaires occidentaux, notamment l’UE, est que le groupe de mercenaires russes ne vienne récolter les bénéfices de leurs efforts en faveur du secteur de la défense des pays concernés.

Un récent rapport du Service européen d’action extérieure de l’Union européenne dénonce le fait que Wagner contrôle des unités de l’armée centrafricaine – en l’occurrence le septième bataillon centrafricain d’infanterie territoriale.

Ces unités sont pourtant formées par des instructeurs européens. Cette situation démontre l’efficacité de la lutte d’influence menée par la Russie dans ce pays ; elle pourrait servir de modèle pour d’autres pays sahéliens comme le Mali.

La Centrafrique est d’ailleurs un modèle cité par tous ceux qui souhaitaient un déploiement de mercenaires russes au Mali, en raison de leur efficacité (supposée ou réelle) contre les groupes rebelles. Le procédé de Wagner semble aussi plaire aux soldats locaux, note un rapport du Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI).

Qui précise que plusieurs témoignages recueillis sur place démontrent que la formation dispensée par les Russes est mieux perçue que celle de la mission de formation de l’UE, notamment parce qu’ils fournissent le matériel, vont sur le terrain avec les troupes centrafricaines et fournissent aussi de la nourriture.

Tout ce que les formateurs européens ne font pas. Ce constat expliquerait en partie la facilité de Wagner de prendre le contrôle des troupes centrafricaines formées par l’UE.

Pour conclure, on pourrait dire que l’arrivée de Wagner dans plusieurs pays d’Afrique obéirait à une stratégie militaro-diplomatique de la Russie.

Si l’éventualité de son déploiement au Mali a suscité tant de réactions et une opposition ferme des Occidentaux c’est parce qu’ils savent que dès lors que Wagner entame son implantation dans un pays, il est difficile voire impossible de l’en extirper.

La meilleure stratégie occidentale, principalement française, devrait, selon nous, consister à ne pas imposer ses choix aux États sahéliens, mais à agir en amont en s’accordant avec la volonté des autorités et populations sahéliennes. Ce serait la seule manière de couper l’herbe sous les pieds des mercenaires russes.

*Boubacar Haidara est chargé de cours à l’Université de Ségou, Mali. L’universitaire est chercheur associé au laboratoire Les Afriques dans le monde, Sciences Po Bordeaux.

@NAF

 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Related Posts