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Politique

Algérie, le terrorisme actif

Combattu par l’armée et miné par la politique de réconciliation nationale, le terrorisme islamiste en Algérie a beaucoup reculé. Mais, dans l’immensité des montagnes et du désert, il continue à faire des adeptes et se régénère avec le djihadisme international.

Faux barrages et embuscades aux­quels l’armée répond par des ratissages : depuis l’enlèvement et l’assassinat du Français Hervé Gourdel, en septembre, voilà à quoi ressemble le quotidien des habitants de Bouira, en Kabylie. Alors que l’opé­ration Serval a porté un sérieux coup aux groupes terroristes dans le Sahara et qu’Abdelmalek Droukdel, « l’émir » numéro 1 d’AQMI (Al Qaida au Maghreb islamique) se retrouve contesté au sein même de son organisation, l’Al­gérie a vu émerger dans ses maquis de Kabylie un nouveau groupe : les Soldats du Califat, dont les leaders, Abou Abdal­lah Othmane el Acimi et Abdelmalek Gouri, se réclament de l’organisation État islamique. Ils ont été adoubés début novembre par Abou Bakr al-Baghdadi.

Que le terrorisme persiste toujours, dix ans après la fin de la décennie noire, tous les spécialistes le comprennent. D’abord, parce que les zones où les groupes armés se déploient – montagnes et désert – sont des terrains compliqués. « Survoler les forêts en hélicoptères revient à scruter les 18 000 hectares du parc national avec des jumelles », confiait un opératio­nel du DRS

Qu’en est-il du terrorisme, que l’ancien chef de gouvernement Ahmed Ouyahia qualifiait en 2000 de « rési­duel » ? « Le risque est minime, parce qu’en Algérie, contrairement aux États faillibles comme la Libye ou la Somalie, il reste un État central fort, avec une armée compé­tente et des services de renseignements effi­caces », considère un diplomate étranger en poste à Alger. Si la violence islamiste persiste, dans des proportions infini­ment moindres que celles des années 1990, le tableau doit être nuancé, selon lui. « D’abord, par le fait que les capa­cités de l’Algérie à lutter contre les terro­ristes dépendent des ressources pétrolières : si les rentrées diminuent, comme c’est le cas actuellement, cela affectera, à terme, l’achat d’armement. Les difficultés d’ordre socio-économique sont un terreau excellent pour le recrutement des groupes terroristes. Enfin, il faut tenir compte de la donne aux frontières. »

À la différence des années 1990 où le terrorisme avait une visée nationale, l’Algérie se retrouve confrontée à un dji­hadisme international qui profite de la porosité des frontières et de leur immen­sité. « D’un point de vue tactique, la coopé­ration avec les Algériens dans le cadre d’un dispositif comme Serval ou Berkane peut donner de bons résultats, mais d’un point de vue stratégique, l’évolution des groupes armés, dans leurs alliances, leurs sources de financement, leurs territoires, peuvent poser de sérieux problèmes aux forces armées. »

À l’exception de la prise d’otages sur le site gazier de Tinguentourine, en janvier 2013, et l’assassinat d’Hervé Gourdel en septembre, deux opérations spectaculaires, Alger n’a pas connu d’attentat majeur depuis ceux de 2007, contre le siège des Nations unies et un commissariat. « Les actes de violence com­mis ou attribués aux groupes islamistes sont aujourd’hui rares et isolés », souligne l’au­teur du livre Le Ben Laden du Sahara. Sur les traces du djihadiste Mokhtar Bel­mokhtar, Lemine Ould M. Salem. « Ils se déroulent le plus souvent dans des zones rurales, peu peuplées et ne visent en géné­ral que les forces armées et les représentants de l’État. » La dernière attaque en date, début novembre, a d’ailleurs visé une patrouille de gendarmerie dans la région de Bouira. Chargé d’escorter des travail­leurs chinois et turcs sur un chantier, le convoi est tombé dans une embuscade qui n’a fait aucune victime.

Que le terrorisme persiste toujours, dix ans après la fin de la décennie noire, tous les spécialistes le comprennent. D’abord, parce que les zones où les groupes armés se déploient – montagnes et désert – sont des terrains compliqués. « Survoler les forêts en hélicoptères revient à scruter les 18 000 hectares du parc national avec des jumelles », confiait un opératio­nel du DRS (services de renseignements) pendant les ratissages pour retrouver les assaillants et le corps d’Hervé Gour­del. Couvrir toute la Kabylie en postes avancés exigerait le déploiement de 15 000 hommes, soit 10 % des effectifs. Ensuite, parce que « l’expérience cumulée des années 1990 ne suffit pas », souligne un diplomate. Lequel salue néanmoins « l’organisation des forces et leur capacité à se déployer », ainsi que « le professionna­lisme des services de renseignements, dont les bases de données sont régulièrement mises à jour grâce à une coopération très efficace avec l’étranger ».

La perte d’influence d’AQMI

Les terroristes sont toujours là et continuent à recruter. « Et c’est un vrai casse-tête pour nous, se désole un cadre du DRS. Car quand on regarde les bilans sécuritaires, on voit bien que les personnes arrêtées, tuées ou suspectées sont des jeunes. » Qui suivent-ils ? AQMI ? De moins en moins, même si l’organisation compte encore quelque 800 hommes dans toute l’Algérie, dont 70 % dans les wilayas de Bouira, Tizi Ouzou, Béjaïa, Tipaza, Jijel et Alger.

Pour Raul Braga Pires, politologue spécialiste de l’Afrique du Nord, ensei­gnant à l’université de Rabat, les Sol­dats du Califat ont tout pour plaire à la jeunesse. « Ils ont créé une rupture avec AQMI, considéré comme ancien, dépassé, et les jeunes aiment les ruptures»

Parmi eux, des Algériens, des Maliens, des Tunisiens, des Marocains et quelques Égyptiens. « AQMI n’est plus en mesure d’apporter de ses rangs, explique Mohamed Ben Moha­med, journaliste spécialiste des questions sécuritaires pour le quotidien El Khabar. La vidéo diffusée mi-novembre où l’on voit le Français Serge Lazarevic est une tentative pour reprendre la main et dire : “ Nous sommes toujours au Sahel ”. » Un ex-officier des renseignements chargé de la lutte antiterroriste poursuit : « Le pro­blème d’AQMI est celui des labels interna­tionaux qui perdent en influence pendant que d’autres gagnent en médiatisation, en financements, en capacités à recruter jusque dans les pays occidentaux. »

L’enjeu pour Abdelmalek Droukdel : se désenclaver du Nord d’où il n’arrive pas à sortir et où le maintient la pres­sion militaire, travailler à la frontière tunisienne avec les groupes du Mont Chaambi et reprendre le Sahara, d’où la présence militaire française a chassé ses hommes, mais où, aussi, il est aujourd’hui dépassé par le Mujao, Mokhtar Belmokhtar et les groupes touaregs. « Attention, tempère un spécia­liste de la lutte antiterroriste. Ils ont les res­sorts théologiques et tactiques pour rebon­dir. Alors que le GSPC était complètement épuisé à la fin des années 2000, Al Qaida leur a donné un second souffle. La question à se poser maintenant, c’est : vont-ils savoir surfer sur la vague de l’État islamique ? »

Ce sont bien eux, les dissidents d’AQMI, qui ont prêté allégeance à Daesh, désormais susceptible d’atti­rer davantage de recrues. « Leur stra­tégie est différente, indique Mohamed Ben Mohamed. Comme ils n’ont pas les moyens de subvenir à des groupes dans les maquis, ils créent des cellules dans les villes où les idées salafistes sont bien implantées : El Oued, Alger, Blida, ou même Oran. » Sur une des dernières vidéos des Soldats du Califat, où l’on voit une quarantaine d’hommes rassemblés, certains à visage découvert, une source sécuritaire relève qu’une bonne partie d’entre eux « ont été identifiés comme des repentis ». Pour un haut gradé, cela s’explique. Si la politique de réconciliation nationale « a contribué à pacifier des régions entières – la première loi de clémence ayant porté aux maquis un coup encore plus dur que les bombarde­ments –, sa mauvaise application n’a pas garanti l’intégration sociale que promettait la Charte. Les repentis, qui ne se voient pas comme des repentis et n’ont donc aucun contrat moral avec l’État, n’ont donc aucun mal à reprendre le chemin des maquis ».

Pour Raul Braga Pires, politologue spécialiste de l’Afrique du Nord, ensei­gnant à l’université de Rabat, les Sol­dats du Califat ont tout pour plaire à la jeunesse. « Ils ont créé une rupture avec AQMI, considéré comme ancien, dépassé, et les jeunes aiment les ruptures. Il existe maintenant une nouvelle génération qui n’a pas de mémoire de cette décennie 1992- 2002, qui a été islamisée par des gens qui ont précisément cette mémoire et qui posent la question : “ Où en sommes-nous 12 ans après ? Qui a gagné ? Le centre ou la péri­phérie ? ” Et qui répondent : “ Le centre, et nous, nous sommes dans la périphérie. ” Par ailleurs, le discours sur la faillite du système occidental, de la démocratie, finit de les politiser et de les faire adhérer à un projet alternatif fallacieux qui présente toujours une fin heureuse : celle de la mort, le sacrifice ultime pour la cause de Dieu».

Celui que la Charte n’a en tout cas jamais séduit, malgré des négociations menées avec les services algériens, c’est Mokhtar Belmokhtar. Après avoir été un proche de Droukdel, l’électron libre du Sahara a choisi de suivre sa propre voie et de monter son groupe. Après la très médiatisée prise d’otages du site gazier de Tinguentourine, considérée comme « une réussite » par son groupe, Belaouar (surnommé « Le Borgne ») est aujourd’hui « dans la même situation que le reste des groupes djihadistes en Afrique du Nord et dans le Sahara, constate Lemine Ould M. Salem qui vient de lui consacrer un livre. Il est affaibli et isolé. Mais sa longue présence dans le Sahara et les nombreux liens qu’il a réussi à tis­ser dans la région durant ces 20 dernières années lui permettent toujours d’agir. Comme AQMI, la question est de savoir comment, quand et où il pourrait mener ses prochaines actions».

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