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International

Laurent Bigot : Les institutions françaises s’éloignent de l’Afrique

Ancien diplomate devenu consultant, Laurent Bigot continue d’exercer un regard critique sur la politique africaine de la France, dont il déplore le paternalisme et la diminution des moyens. Il plaide pour des partenariats qui reconnaissent les aspirations des peuples et des États.

Par Sami Utique et Nicolas Bouchet

Quinze mois avant le terme du mandat d’Emmanuel Macron, comment définir sa politique africaine, sa méthode, son style, son bilan ?

Il faudra attendre pour tirer un bilan mais on peut dire que son style est celui de ses prédécesseurs. On entretient un regard condescendant et paternaliste sur l’Afrique. Comme sous Nicolas Sarkozy et François Hollande, on déplore une méconnaissance grandissante de l’Afrique, dont les institutions françaises s’éloignent.

Nous, Français ne sommes pas chargés de décider la manière dont l’Afrique doit évoluer. Nous avons le devoir de porter un regard pour analyser la réalité et mettre en œuvre une politique et des stratégies qui défendent nos intérêts, dont nos valeurs font partie.

Cela s’explique simplement par la diminution de notre présence diplomatique, culturelle et de coopération sur le terrain. La France se replie aussi sur elle-même et considère les questions africaines comme des questions de politique intérieure sous l’angle de la migration et par l’hystérisation de la question de l’Islam.

Si on entre dans le cockpit, on voit un conseiller, sorte de Monsieur Afrique, et un outil, le Conseil présidentiel pour l’Afrique. Mais comment est structurée la politique africaine à l’Élysée ? Cette galaxie est-elle utile ?

Il existait une cellule Afrique qui comptait au moins trois personnes ; elles ne sont plus que deux. Désormais ce sont des conseillers Afrique, placés sous l’autorité du conseiller diplomatique. L’organisation administrative de l’Élysée traduit ce déclassement, cette perte de connaissances et de spécificité de l’Afrique dans les institutions. C’est une perte.

Certains ont averti qu’il ne fallait surtout pas normaliser notre rapport au continent mais entretenir son particularisme. Cette organisation traduit le fait qu’on s’y intéresse moins et qu’on y consacre moins de temps et de moyens. La création du CPA m’a surpris comme signal de défiance extraordinaire vis-à-vis de la diplomatie française.

Le Président dit vouloir des analyses disruptives, des propositions. Plutôt que de faire confiance à ceux qui sont payés pour cela, il fait confiance à des personnes qui n’ont pas nécessairement fait leurs preuves et crée un organe qui ne rend des comptes qu’à lui, au fonctionnement opaque, à l’utilité incertaine.

Vous connaissez le fonctionnement des institutions et avez vous-même été victime de vos idées iconoclastes. Comment innover et faire changer la politique dans ces sphères ?

La culture du refus des avis divergents doit disparaître dans l’administration. On doit accepter les points de vue disruptifs dans les équipes et les confronter à la ligne officielle. Les fonctionnaires ne sont pas là pour faire plaisir à l’échelon politique, mais pour produire des analyses qui ne sont pas forcément appropriées.

Nous devons aussi accepter que notre rapport à l’Afrique a changé parce que le continent et la France ont changé. Nous avons traité pendant des années nos partenaires africains au mieux avec condescendance et paternalisme, parfois avec des pointes de racisme.

Le discours fondateur de la politique africaine d’Emmanuel Macron reste celui de Ouagadougou où le président du Burkina Faso est resté assis sans rien dire sur un trône, comme une sorte de roi nègre tandis qu’Emmanuel Macron devisait pendant une heure et demie sur ce que l’Afrique devrait faire pour s’en sortir, ce qui ne choque personne. Si le président Macky Sall venait à Paris et faisait un discours sur les enjeux de l’Union européenne, on trouverait cela saugrenu, voire déplacé !

On n’a pas décolonisé ce discours-là dans nos esprits. C’est pourquoi un sentiment anti-Français monte dans la jeunesse africaine, en particulier francophone, qui ne veut plus être considérée comme ses aînés. Il faut renouveler ce rapport.

Dans le Sahel on a le sentiment d’un renouvellement permanent du djihadisme alors qu’on dispose de Barkhane, du G5 Sahel et de la Minusma. Comment expliquer cette faillite ?

On demande aux militaires français de résoudre des problèmes qui ne relèvent pas de leur compétence. Ils sont dans l’excellence pour ce qu’ils savent faire, c’est-à-dire des opérations militaires. Or le sujet est la gouvernance, l’organisation de l’État dans ces espaces pour qu’il réponde aux besoins des populations.

Le terrorisme est toujours une réaction, le plus souvent à une forme d’injustice, il est rarement spontané. Si l’on n’interroge pas sociologiquement les causes et les raisons du terrorisme, on oublie l’essentiel. Les militaires ne peuvent pas résoudre cette équation qui ne relève pas de leur compétence. Serval est une réussite mais Barkhane n’a que quelques succès tactiques et demeure un échec. On ne peut pas demander à un facteur d’opérer à cœur ouvert !

Les questions de justice reçoivent une très forte demande de la part de populations abandonnées depuis des années ; elles veulent régler les litiges du quotidien, en particulier les litiges fonciers. Des marabouts s’en occupent depuis des années car la justice d’État est défaillante mais les groupes armés ont compris qu’ils peuvent prendre en charge ces questions pour s’attirer les bonnes grâces des populations.

On voit un problème d’alternance à travers les élections en Côte d’Ivoire, au Niger, au Tchad et en Guinée, ce qui contribue à aggraver encore la situation.

Il faut replacer le débat dans son contexte. Ce n’est pas notre mission, nous ne sommes pas chargés de décider la manière dont l’Afrique doit évoluer. On a le devoir de porter un regard pour analyser la réalité et mettre en œuvre une politique et des stratégies qui défendent nos intérêts, dont nos valeurs font partie.

Je ne suis pas d’accord avec Hubert Védrine qui expliquait dans un rapport sur l’Afrique qu’il fallait parfois arbitrer entre nos intérêts et nos valeurs. Nous ne sommes pas en charge du développement de l’Afrique mais nous devons construire un partenariat où chacun défend ses intérêts et où on négocie.

Comment se projeter concrètement dans ce partenariat et le construire?

En définissant des objectifs, des moyens pour les atteindre, en menant des évaluations et en reconnaissant quand ça ne marche pas. On déverse des millions d’euros depuis des années dans divers projets de coopération qui n’aboutissent pas, par manque de suivi ou par mauvaise gouvernance.

Il faut aussi confronter nos partenaires, leur demander s’ils veulent vraiment de ces projets, et trouver les solutions. Si cela ne marche pas, il faut avoir l’objectivité de dire que l’on arrête, sinon nous perdons énormément de crédibilité.

Que faites-vous en tant que consultant aujourd’hui ?

Je suis sollicité par des entreprises françaises déjà installées en Afrique et qui ont besoin d’un éclairage sur l’environnement dans lequel elles évoluent. Elles savent qu’avec moi il n’y aura pas de langue de bois et qu’elles gagneront beaucoup de temps, ce dont elles ont besoin.

L’environnement des entreprises françaises en Afrique bouge et se transforme et elles doivent mesurer régulièrement leur acceptabilité et ce qu’elles peuvent faire pour se fondre dans leur environnement, ne pas apparaître comme une marque française, un adversaire voire un exploiteur.

SU et NB

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