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Opinion

Peut-on changer l’image de l’Afrique ?

Peut-on changer l’image de l’Afrique ?
  • Publiéjuin 27, 2024

Mamadou Biteye explique comment les cercles de réflexion, bien organisés, peuvent générer les connaissances nécessaires pour soutenir les politiques qui rendront possible la prospérité de l’Afrique.

 

La Fondation africaine pour le renforcement des capacités (ACBF) a été créée en 1991 par les gouvernements africains et leurs partenaires internationaux pour travailler avec les secteurs public et privé, les universités et d’autres organismes compétents afin d’élever le niveau de développement humain du continent en termes de capacités globales.

Mamadou Biteye, l’actuel secrétaire exécutif de l’organisation, explique que l’institution souhaite jouer un rôle clé dans la promotion des idées dans un monde de plus en plus complexe.

Bien qu’il y ait un nombre croissant d’entreprises philanthropiques et de fondations créées par des personnes fortunées, beaucoup de ces structures fonctionnent davantage comme des bras de responsabilité sociale d’entreprise que comme des investisseurs philanthropiques.

« L’un des plus grands défis auxquels nous sommes confrontés en Afrique est la capacité, le talent et la génération de connaissances. Notre objectif est de faire de l’ACBF l’institution privilégiée pour le renforcement des capacités et la génération de connaissances, afin de soutenir l’effort de développement de l’Afrique », explique-t-il à African Business.

Par « développement », il entend l’extension de la prospérité au plus grand nombre ; dès lors, son organisation a pour but la production des connaissances nécessaires pour soutenir une politique fondée sur des données probantes qui rendra cela possible.

Au fil des ans, l’ACBF a structuré des groupes de réflexion sur l’ensemble du continent afin de stimuler les idées, de générer des stratégies et d’informer la planification du développement économique et la formulation des politiques. Actuellement, le réseau de l’ACBF comprend environ 60 groupes de réflexion couvrant divers secteurs et domaines de connaissance. Grâce à ce réseau et au sommet annuel des Think Tanks africains, l’ACBF exploite la capacité de recherche collective pour aborder les questions clés du développement sur le continent.

Mamadou Biteye estime que cette démarche est essentielle à un moment où l’Afrique est confrontée à de grandes questions, notamment la menace existentielle du changement climatique, la réorganisation des systèmes politiques et financiers mondiaux et la transition énergétique. Cela signifie que l’Afrique doit avoir une voix ferme et puissante dans les arènes décisionnelles du monde.

 

Générer des connaissances

Les connaissances et les idées générées par l’ACBF sont généralement partagées directement avec les décideurs politiques du continent et sont également disponibles sur son site web, par l’intermédiaire d’un pôle de connaissances. Le problème, note Mamadou Biteye, c’est que si le site est visité par des milliers de personnes, mais la plupart d’entre elles ne sont pas originaires du continent.

L’« un des défis que nous devons relever consiste à inverser cette tendance et à faire en sorte que l’Afrique devienne le plus grand consommateur de ces notes de synthèse, de ces analyses politiques et d’autres formes de connaissances que nous produisons », explique-t-il.

Mamadou Biteye décrit le Sommet africain des Think Tanks, organisé par l’ACBF en fin d’année, comme une plateforme réunissant les « générateurs de connaissances et les utilisateurs finaux ».

Le sommet de cette année se tiendra à Abidjan, en Côte d’Ivoire. « Nous examinerons les questions clés auxquelles nous devons répondre pour pouvoir rationaliser les marchés du carbone et les structurer de manière que les pays africains puissent réellement en bénéficier et augmenter la valeur qu’ils en tirent », explique-t-il.

Le rapport sur la compétitivité des exportations africaines, une initiative conjointe de l’ACBF, de la BADEA (Banque arabe pour le développement économique en Afrique), de ShiftImpact Africa et du Global Competitiveness Institute, sera lancé en août. Il examine l’environnement favorable, la sophistication de la demande, la capacité du secteur privé et les performances à l’exportation des pays africains. L’édition 2024 couvre les 55 pays d’Afrique. En outre, le rapport  examine les forces et les faiblesses du renforcement des capacités en Afrique et identifie les actions à entreprendre.

 

Quatre domaines d’impact clés

Les quatre piliers du développement sur lesquels l’ACBF se concentre sont : le changement climatique et l’énergie à usage productif ; l’agro-industrie et la souveraineté alimentaire ; le commerce en tant que moteur du développement économique ; et la gouvernance économique et sociale.

En ce qui concerne le changement climatique, Mamadou Biteye rappelle que l’accord de Paris a été élaboré par plus de 5 000 experts, dont moins de 1 % étaient des Africains. « Cela vous montre à quel point nous avons peu d’influence sur ces pactes mondiaux que nous nous sommes engagés à respecter. »

L’ACBF collabore avec des groupes de réflexion et des fondations de premier plan, tels que la Fondation Science pour l’Afrique, afin de renforcer les capacités des experts africains et d’inverser cette tendance.

Il souligne que les pays africains peinent à financer leurs plans nationaux d’adaptation au climat. Dans de nombreux cas, les pays ne parviennent pas à exploiter les ressources et les capitaux internationaux en raison d’un manque de capacités au sein de la fonction publique et du gouvernement. « Nous avons développé une nouvelle pratique appelée capacité de préparation de projet pour soutenir les gouvernements nationaux et locaux ainsi que le secteur privé dans la préparation de projets susceptibles d’être financés. »

Dans le domaine du commerce, l’ACBF contribue notamment à améliorer les connaissances financières et les compétences commerciales des PME afin qu’elles puissent développer leurs activités, créer de la prospérité et renforcer leur résilience face au changement climatique.

 

Des contribuables heureux

Dans le cadre du pilier « Gouvernance économique et sociale », l’ACBF se concentre sur la gestion fiscale, la capacité d’imposition et l’élaboration de politiques fondées sur des données probantes. Un programme pilote sur le leadership et la gouvernance dans la gestion des finances publiques est en cours en Côte d’Ivoire, au Ghana, au Nigeria, au Kenya, au Sénégal et au Zimbabwe.

Mamadou Biteye (à droite) en compagnie du président de la Banque africaine de développement, Akinwumi Adesina.
Mamadou Biteye (à droite) en compagnie du président de la Banque africaine de développement, Akinwumi Adesina.

 

En outre, l’école de fiscalité et de gestion fiscale promeut la transparence, élargit l’assiette fiscale pour démocratiser les responsabilités fiscales et veille à ce que les recettes fiscales soient investies dans le bien-être des citoyens. « Notre objectif est de faire des Africains des contribuables heureux, parce qu’ils peuvent voir comment leurs impôts sont gérés, comment ils sont investis et quels sont les services qui en découlent. »

Avec le soutien de la Banque mondiale et de la Fondation William et Flora Hewlett, l’ACBF vise à renforcer les capacités des groupes de réflexion en Afrique afin d’accroître leur influence et d’améliorer l’élaboration de politiques fondées sur des données probantes et la production de recherches. Le projet, qui devrait démarrer dans le courant de l’année, s’attachera à faire en sorte que les membres de l’UA puissent participer efficacement aux forums mondiaux tels que le G20 et les sommets sur le climat de la Conférence des parties à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques. Il soutiendra des projets phares tels que la zone de libre-échange continentale africaine.

Il y a un manque de capacité dans les nouveaux domaines de connaissances tels que la science des données, l’intelligence artificielle et les plateformes numériques. « Les secteurs public et social en général n’ont pas de capacité en science des données, en particulier dans les nouvelles formes de technologie telles que l’intelligence artificielle », reconnaît Mamadou Biteye.

Citant une prédiction du Forum économique mondial selon laquelle plus de 70 % de la richesse mondiale sera générée par des plateformes numériques au cours de la prochaine décennie, notre interlocuteur s’interroge : « Combien de recherches faisons-nous sur le continent pour que l’Afrique ne soit pas laissée pour compte ? »

Une autre préoccupation majeure soulevée par les analystes est le manque de propriété et même d’accès aux données de l’Afrique, qui sont, dans l’ensemble, collectées par des parties privées. « La question n’est pas de savoir qui possède les données. La plus grande question est de savoir comment les utilisateurs et ceux qui en ont besoin peuvent y accéder pour les exploiter et les utiliser.

Pour pallier les faiblesses de la capacité réglementaire, l’ACBF, en collaboration avec l’Union africaine, la CEA, l’Institut universitaire européen, l’École de réglementation de Florence et plusieurs autres partenaires, a lancé l’École africaine de réglementation.

 

Graisser les roues du progrès

Mamadou Biteye a dirigé la branche africaine de la Fondation Rockefeller. il estime que les organisations philantropiques ont un rôle important à jouer, mais davantage en tant que preneurs de risques, pour explorer de nouvelles idées ou soutenir de nouvelles entreprises. La philanthropie peut prendre des risques que les gouvernements et le secteur privé ne peuvent pas prendre, agissant comme « la graisse qui huile les roues du progrès dans l’humanité », considère-t-il.

Mamadou Biteye observe également qu’en Afrique, bien qu’il y ait un nombre croissant d’entreprises philanthropiques et de fondations créées par des personnes fortunées, beaucoup de ces structures fonctionnent davantage comme des bras de responsabilité sociale d’entreprise que comme des investisseurs philanthropiques. Elles se concentrent souvent sur les besoins critiques immédiats plutôt que sur des idées transformatrices.

Ce qui préoccupe le « penseur », cependant, c’est la perte de confiance dans les institutions, un phénomène mondial dont l’Afrique n’est manifestement pas à l’abri, comme en témoigne la sortie de la CEDEAO du Niger, du Mali et du Burkina Faso, qui sont dirigés par des militaires.

Mamadou Biteye constate que le citoyen africain moyen n’a pas une grande confiance dans la capacité de l’Union africaine à mettre en œuvre un programme de transformation, comme le prévoit l’Agenda 2063. Les institutions, en particulier celles de l’avenir, seront essentielles à la réussite du continent. « Les deux choses fondamentales dont vous avez besoin sont une bonne semence et un sol fertile », explique-t-il, le talent et la connaissance étant la semence et les institutions le sol.

L’investissement dans le capital humain et la transformation des institutions sont des ingrédients essentiels pour le développement et le renforcement des capacités sur le continent. Ils sont essentiels pour garantir que les institutions africaines sont aptes à relever les défis d’aujourd’hui et à répondre aux demandes futures, conclut Mamadou Biteye.

@NA

Écrit par
Omar Ben Yedder

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