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Opinion

Les croyances collectives au coeur des décisions

Les manufacturiers chinois se contentent du reste, soit 10 % de la valeur ajoutée. Les entreprises françaises ont donc fait, le choix « rationnel » de remplacer le Made in France, par le Designed in France, exactement comme Apple. Les actionnaires sont ravis, les dividendes explosent, mais collectivement, c’est-à-dire à l’échelle du pays, la balance commerciale est structurellement déficitaire. L’industrie située sur le sol national, pour l’essentiel ancrée dans le « vieux monde », est peu compétitive.

Le taux de chômage s’en ressent. Sachant que le système productif est fait de milliers d’unités de production indépendantes les unes des autres. Sachant que ces unités de production sont concurrentes par définition, c’est-à-dire toujours

ignorantes des décisions d’investissement des consoeurs, on peut se demander comment se forme ce choix collectif des entreprises françaises pour l’investissement dans les actifs immatériels. Nous retrouvons ainsi, comme en terre africaine avec la corruption, le problème des décisions individuelles rationnelles qui aboutissent à des catastrophes collectives.

Des choix de court terme

En France comme en Afrique de l’Ouest, la rationalité des acteurs individuels plonge ses racines dans une croyance collective ou idéologie socialement dominante. Les investisseurs français vivent dans une société où l’on célèbre l’industrie du futur, l’industrie 4.0. On loue un culte à la technologie, à l’intelligence artificielle, etc.

Dans l’univers productif français, la croyance en la French Tech, est aussi partagée que la corruption en Afrique. Conséquence immédiate, les firmes privilégient l’investissement dans les actifs immatériels, plutôt que dans les machines et équipements de production.

Pour les firmes françaises considérées collectivement, c’est à peine si produire, même avec des robots, ne correspond pas à de basses besognes. Laissons donc à la Chine, au Maroc, au Bengladesh, à la Turquie, etc. le soin de la production des voitures low cost, des jeans, des dentifrices, etc.

Investissons dans la Tech.

Le choix de l’investissement dans les actifs immatériels est donc surdéterminé par la foi dans la capacité d’innovation des Français. Qu’importe si à court terme, ici et maintenant, l’industrie allemande taille des croupières à l’industrie française.

L’aveuglement collectif au désastre des entreprises françaises, renvoie donc à la croyance partagée selon laquelle le progrès repose sur les actifs immatériels. Cette foi en la recherche et l’innovation fait oublier les temporalités.

C’est bien d’être en pointe dans la recherche sur les voitures qui communiqueront avec les feux et les rondspoints, mais dans l’immédiat il faut être les meilleurs dans la production des véhicules les moins polluants ; et investir en conséquence dans les machines et équipements de production.

Bref, le choix d’investissement de chaque firme française s’inscrit dans « un site symbolique d’appartenance », comme disait l’économiste Hassan Zaoual ; une sorte de patrie imaginaire qui donne sens à l’acte d’investir. Bref, une croyance collective.

Les différences de croyances collectives expliquent pourquoi il n’existe pas de recette miracle, qu’il suffirait de dupliquer ici ou là, pour faire reculer les inégalités. Invariablement, quel que soit le niveau de développement du pays considéré, quand la marée monte (le revenu national), tous les bateaux ne montent pas (le revenu de tous les citoyens).

Les statistiques vous diront qu’en moyenne le revenu par tête a augmenté, mais le citoyen moyen n’existe pas. Avec la mondialisation, les écarts de revenu s’approfondissent entre les citoyens dans chaque pays. 

Nous le voyons, l’analyse économique ne peut pas s’exonérer d’une incursion dans les croyances collectives. Si l’on veut changer la donne, combattre quelque peu la pauvreté endémique en terre africaine francophone, il faut que chacun remette en cause ses propres croyances.

Aiguillonné en cela, non par une lucidité tombée du ciel, mais par la liberté de critiquer, ou de se démarquer de l’idéologie dominante. Que cette idéologie dominante s’appelle corruption ou tribalisme.

Où il apparaît que derrière la richesse des nations, se trouve la richesse des débats, la distance critique par rapport à sa propre société. En un mot, l’impératif démocratique.

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