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Opinion

Le renouveau du tribalisme face à l’effacement des États

Il maintenait la paix par la terreur, certes, mais le pays existait. Il fut déposé manu militari sous la présidence française de Valéry Giscard d’Estaing, lui-même compromis par les chasses qu’il effectuait chez « son ami Bokassa » et ses cadeaux royaux qu’il garda pour lui.

Le cinquième président de la Centrafrique, Ange Patassé, constata lui-même la cassure de son pays en deux nations. Pour obtenir leur soutien commun et étant lui-même forestier et chrétien, – prenant la suite de son prédécesseur André Kolingba – il se rapprocha de Kadhafi, icône musulmane africaine incontestable.

Cela ne plut pas à Paris et il fut déposé par un coup d’État, comme Bokassa, David Dacko, François Bozizé. Jamais ensuite le pays ne connut de paix…

Arrêtons-nous là, les méfaits des Occidentaux en Afrique étant suffisamment connus. Et voyons pourquoi leurs interventions sont criminelles. FMI et Banque mondiale eurent et continuent à n’avoir qu’une approche financière des États.

Ce faisant, ils négligèrent leur rôle sécuritaire. Or, la sécurité demande des moyens financiers que les institutions dites « de Washington » leur refusèrent en arguant que les dépenses militaires sont inutiles. Pire, avec la mondialisation, ils obligèrent les États africains à renoncer aux recettes douanières, leurs principales ressources, sans avoir préalablement organisé leur remplacement par les impôts directs et indirects sur les particuliers et les entreprises.

Une explication est ici indispensable au sujet des impôts payés par les ruraux, toujours majoritaires au sud du Sahara. Pendant la colonisation, ils devaient fournir aux occupants des produits de base comme le coton. Les paysans africains cultivaient donc ces denrées sans être payés.

Cultures qu’ils cessèrent donc dès les Indépendances (cas notamment de la Centrafrique) ; les États africains naissant n’osèrent pas poursuivre cette spoliation mais n’osèrent pas non plus, dans toute l’Afrique subsaharienne, remplacer l’impôt du colonisateur par un impôt sur les cultures vivrières. Seules les grandes plantations furent ainsi prises en compte par les fiscs africains dépourvus en outre de contrôleurs en nombre suffisant.

L’impuissance des États fait renaître le tribalisme

En fin de compte, les États africains vivent encore avec peu de recettes. Seuls les pays producteurs d’or noir ou de minerais coûteux peuvent développer des politiques publiques d’envergure, grâce à leurs royalties. Et encore !

Ces pays n’ont globalement pas les mêmes niveaux de royalties que les pays arabes. La Guinée équatoriale fut ainsi mise en coupe réglée par des pétroliers, qui ne payaient même pas 30 % de leurs recettes au pays tandis qu’ils enlevaient bien plus de pétrole directement des plateformes d’extraction qu’ils ne le déclaraient aux autorités locales.

Le Gabon dut renégocier des dizaines de fois ses royalties, tout comme le Niger pour son uranium. S’il n’y avait pas eu le retournement brutal et durable des termes de l’échange, jamais l’Afrique n’aurait pu décoller. Or, ils en ont besoin s’ils veulent la paix. Car l’impuissance des États a fait renaître le tribalisme et le régionalisme.

D’où des tensions au sein même des pays qui, à la frontière du Sahel et de la Forêt, abritent les deux grands groupes

de Subsahariens, Sahéliens et Forestiers (presque tous Bantous d’ailleurs). Il est frappant de voir que les tensions ont immédiatement suivi la « mise à mort » des États africains par le FMI, la Banque mondiale et les deux Clubs de créanciers, Paris pour les créances publiques, Londres pour les créances privées.

Cette offensive commence dès les années 1970, juste après les chocs pétroliers qui ont fait grimper les cours des matières premières. Les États tout neufs s’endettent sur la lancée de ces prix élevés. Leur chute toute aussi brutale les empêche d’honorer leur signature.

Et tout l’Occident (FMI et Banque mondiale sont dominés par les Occidentaux) commence à imposer à leurs débiteurs des « restructurations », appelés « ajustements structurels » en pays francophones. Lesquels, avec la baisse continuelle des prix des matières premières jusqu’en décembre 1999, démolissent totalement ou presque le contenu des États

subsahariens. Même les militaires qui prennent le pouvoir un peu partout n’ont pas les moyens de leurs ambitions. Le Nigeria ainsi, piégé en plus par une guerre civile attisée par les Français, sombre dans un quasi-chaos tout juste contenu par le grand banditisme (les Lords of Lagos) qui a tout à perdre dans l’anarchie.

Les dirigeants ne tiennent pas grand-chose sinon les cordons de l’Aide publique internationale qu’ils détournent et pas seulement pour leur propre compte comme on l’a trop souvent répété : s’ils ne redistribuent pas au moins à leur clan, ils sont renversés.

La précarité des États africains est donc criminelle car provoquée. Peu importe qu’il s’agisse, à l’origine de ce crime, de financiers à courte vue ou de dirigeants occidentaux sans scrupule. Et peu importe si, avec l’envol de leurs croissances économiques, les États africains finissent par avoir les moyens de leurs ambitions – certains

y parviennent déjà, tels l’Éthiopie, l’Afrique du Sud ou l’Angola pour ne citer que les plus importants. Car l’histoire retiendra qu’après les razzias, le commerce triangulaire, puis la colonisation, l’Afrique fut victime, presque un demi-siècle durant, d’une intolérable incapacité de construire ses États alors qu’elle en avait les moyens.

Elle en paye toujours le prix, et l’on voit, par exemple, que la croissance de bon nombre de pays africains pourrait être bien plus vigoureuse si la bancarisation avait pu être poussée au point que les établissements bancaires puissent recycler l’épargne aujourd’hui très élevée (24 %) des ménages africains. Le crime occidental, car crime il y a incontestablement, est d’avoir considérablement retardé le réveil du continent après les Indépendances.

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