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Opinion

Exister loin du FMI

Relevons aussi qu’en Éthiopie, il est interdit au capital étranger de contrôler une banque, ou simplement d’y détenir une participation. Une totale maîtrise de l’offre de crédits a permis d’investir massivement dans le développement des produits éthiopiens.

Une économie essentiellement agricole s’est transformée en une puissance manufacturière. Résultat, le pays affirme avoir économisé sur les cinq dernières années, 2,3 milliards $ en remplaçant les produits qu’il importait par les produits locaux. 

Les PPP (partenariats peu performants) 

Cette formidable trajectoire économique n’empêche cependant pas le FMI de s’arc-bouter sur ses solutions « market oriented ». Dans un rapport d’évaluation publié en 2017, le FMI recommande encore et toujours « une utilisation étendue des partenariats public-privé, des concessions privées et des produits de privatisation permettant de préserver les ressources publiques tout en contribuant au développement du secteur privé ».

Les fameux partenariats public-privé sont des dispositifs juridiques qui multiplient le prix des infrastructures par au moins trois ou quatre. Les administrations africaines n’ont pas le capital humain requis pour négocier des contrats équilibrés avec les juristes des multinationales, aguerris dans la rédaction de contrats léonins.

D’autre part, les services mis sous concession deviennent inaccessibles au commun des citoyens en raison des prix exorbitants pratiqués par le concessionnaire privé, placé en situation de monopole. Quant aux recettes de privatisations et autres politiques de développement du secteur privé, l’Éthiopie s’en passe très bien depuis plus de vingt ans.

Parmi les dix pays à plus forte croissance dans le monde en 2018, six sont africains. Le Ghana arrive en tête suivi de l’Éthiopie. Ces deux leaders mondiaux de la croissance ont en commun de se passer des préconisations du FMI.

Le modèle chinois démontre à souhait aux Africains qu’il peut exister entre les intérêts privés et publics une complémentarité dynamique où la puissance publique joue néanmoins le rôle moteur. Il est fini, le temps où l’Occident vendait le marché aux pays en développement, comme l’alpha et l’oméga du développement. 

Au total, même si la liste des griefs contre l’intervention du FMI en Afrique est déjà longue, il nous faut ajouter que cette institution a elle-même scié la branche sur laquelle elle était assise. Les États africains sont les vecteurs de ses interventions.

Or, le FMI n’a eu de cesse que de réduire l’emprise étatique sur les économies africaines, sans s’assurer au préalable que le capital privé était en capacité d’investir les champs laissés libres par la puissance publique.

Au lieu de chercher la meilleure grille de lecture de chaque terrain d’action, le FMI, comme la Banque mondiale, se sont cantonnés dans une posture d’évangélistes du marché. C’est la réalité africaine qui devait se plier à leur foi dans le marché. Et non le dogme du marché qui devait être revisité à l’aune des réalités africaines. 

Derrière cet aveuglement, on trouve encore et toujours le penchant néoclassique ou libéral, qui consiste à faire de l’économie une force autonome séparée de la culture.

Ce qui place l’économie en état d’apesanteur par rapport au social. Or, l’économie n’est pas une réalité naturelle. C’est une invention historique et culturelle. Si l’on pense avec les anthropologues que la culture est la réponse des groupes humains aux problèmes de l’existence, on peut en déduire que l’économie est une dimension de la culture.

Et non pas l’inverse, la culture qui serait une dimension du développement comme le clame le prêt-à-penser sur l’Afrique. Au point de prôner « un ajustement culturel » des Africains. Quelles divagations ! 

Fractionnement ethnique 

De fait, dans chaque pays africain où les IFI sont intervenues, elles auraient dû admettre les compromis tactiques nécessaires à l’efficacité de toute action. Les IFI ont préféré céder à l’ivresse de la pensée.

En l’occurrence, l’ivresse des modèles macroéconomiques. Illustrons donc comment le FMI pourrait par exemple insérer dans sa boîte à outils, la principale caractéristique culturelle africaine, à savoir le fractionnement ethnique (ou tribal).

Les frontières africaines ayant été dessinées par les puissances coloniales, la quasi-totalité des pays africains sont des agrégats d’ethnies aux cultures différentes, sinon antagoniques. Ce qui impacte négativement la gouvernance de ces pays. Pour le motif qu’il est alors plus difficile de construire des préférences collectives. 

Dans ses conditionnalités, le FMI a désormais inclus la bonne gouvernance, sans disposer d’un critère d’évaluation de celle-ci. L’expression « bonne gouvernance » est en effet sémantiquement vague, fluide, ambiguë.

Si cette imprécision ou polysémie fonde son pouvoir de représentation, il prédispose aussi à un usage idéologique. Quand par exemple, le FMI enjoint au Congo Brazzaville d’améliorer sa gouvernance, pour bénéficier d’un appui financier, cette institution est bien en peine d’indiquer à l’administration aux affaires au Congo, les mesures précises qu’elle doit mettre en oeuvre. 

L’Indice de complexité ethnique 

Les incantations en faveur d’une intervention accrue de la société civile ne peuvent suffire à épuiser l’impératif de bonne gouvernance. Résultat, voilà deux ans que le Congo Brazzaville ne parvient pas à conclure un accord avec le Fonds.

Ou inversement, que le FMI n’arrive pas à conclure avec le Congo, transformant de facto, une crise de liquidités ponctuée dans le temps, en crise systémique aux conséquences sociales dramatiques. 

Aussi, proposons-nous au FMI un nouvel outil, d’une efficience absolue. Le FMI devrait exiger des pays membres africains dans lesquels il intervient, un organigramme détaillé de la structure étatique.

Le détail allant des ministres au niveau des chefs de service en passant par les directeurs généraux d’administration. Et ceci sur toute l’étendue du territoire. Les entreprises publiques, ou privées ayant une participation étatique devaient également se soumettre à cette exigence.

Par la suite, le pays donné devrait renseigner cet organigramme avec les noms et les ethnies/tribus de tous les citoyens figurant sur ces organigrammes. Ceci à seule fin de calculer un indice de complexité ethnique dans la gestion du pays. Un indice compris entre zéro et l’unité. 

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