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Opinion

Pour le développement, trouvons d’autres priorités dans la formation du capital

Pour le développement, trouvons d’autres priorités dans la formation du capital
  • Publiéavril 26, 2024

Les populations africaines seront le moteur de notre développement économique, et non le prix que les minerais atteignent sur les marchés mondiaux.

 

Voici plus de soixante ans, les dirigeants africains – nouvellement libérés du joug colonial –, ont décidé d’affirmer l’autonomie économique et politique de leurs pays et de combler le fossé économique entre l’Afrique et le monde développé. À bien des égards, ce projet a été couronné de succès : les traditions culturelles et intellectuelles de l’Afrique sont désormais connues dans le monde entier, les grands écrivains et penseurs de notre continent remplissent les bibliothèques de New York à Paris, et les adolescents écoutent la musique de notre continent de Londres à Los Angeles en passant par Lahore. Mais l’émergence de l’Afrique en tant que puissance culturelle n’a pas, à quelques exceptions notables près, été égalée en termes économiques.

Les institutions financières ancrées en Afrique, qui n’abordent pas le continent comme un « marché exotique », ont un rôle important à jouer dans la convocation et la mobilisation des capitaux nécessaires à la construction de liens industriels et d’infrastructures panafricains.

Les indicateurs essentiels ne donnent pas une image de réussite. La part de l’Afrique dans le commerce mondial, par exemple, a en fait diminué depuis les années 1960 et 1970, passant d’une moyenne de 5 % à l’époque à un chiffre actuel de moins de 3 %. Parallèlement, la part de l’Afrique dans la valeur ajoutée manufacturière mondiale est restée pratiquement inchangée et n’a connu qu’une croissance marginale au cours des dix dernières années. La situation de l’Afrique est d’autant plus sombre lorsqu’on la compare à celle de l’Asie – nos compagnons de route en matière de développement dans les années 1960 et 1970 –, et à ses succès fulgurants en matière de croissance.

Nombreux sont ceux qui ont proposé des théories pour expliquer la trajectoire de développement particulière de l’Afrique. Mon expérience professionnelle et personnelle me permet d’avancer une explication simple et, je crois, convaincante : nous avons poursuivi des politiques industrielles qui remettaient l’accent sur la nécessité de dépenser d’énormes quantités de capitaux avant de les accumuler. Tout simplement, nous avons essayé de courir avant de pouvoir marcher.

 

Les dangers de l’intensité capitalistique

Pendant trop longtemps, de nombreuses aspirations économiques africaines ont reposé sur un modèle de développement fondamentalement contre-productif. En nous concentrant sur une industrialisation basée sur les ressources naturelles, nous avons entrepris des projets à forte intensité de capital qui ont souvent généré un endettement insoutenable et n’ont pas réussi à créer des emplois pour les populations locales. En fait, je pense que cette situation résulte d’une mauvaise identification de nos dotations, en particulier de l’assimilation de nos ressources naturelles souterraines à un facteur de production, plutôt qu’à un moyen d’acquérir un facteur essentiel dont nous manquons, à savoir le capital.

En détournant cette discussion de la théorie, permettez-moi de montrer, à l’aide d’un exemple, ce que je veux exprimer. Prenons la Guinée, avec ses énormes réserves de bauxite. Au lieu de se lancer dans un projet à forte intensité de capital et d’énergie pour transformer la bauxite en alumine – avec des bénéfices minimes pour l’économie en général – le pays aurait pu tirer davantage de bénéfices économiques de la construction d’une industrie de l’aluminium à forte intensité de main-d’œuvre qui aurait créé des milliers d’emplois, développé des compétences et jeté les bases d’une éventuelle intégration à rebours de l’industrialisation dans la fonte de l’aluminium.

Une mine de bauxite en Guinée.
Une mine de bauxite en Guinée.

 

Dans de nombreux cas, en Afrique, nous avons recherché des capitaux étrangers coûteux pour financer le développement, au lieu de tirer parti de nos vastes réserves de main-d’œuvre pour générer des capitaux, avec lesquels nous pourrions épargner et construire des industries situées bien plus haut sur l’échelle de la chaîne de valeur.

Un autre exemple – hypothétique – participe du même principe : dans les économies à excédent de main-d’œuvre et à pénurie de capitaux qui s’intéressent à l’industrie textile, le fait de se concentrer sur l’égrenage et la fabrication de vêtements à forte intensité de main-d’œuvre permet d’accumuler des capitaux pour intégrer l’industrie à la filature et à la fabrication de tissus à plus forte intensité de capital.

Tout comme nous avons trop souvent emprunté des capitaux internationaux avant de générer les nôtres, nous avons manqué d’importantes occasions de convertir les vastes ressources naturelles de notre continent en capital stratégique, qui ne se limite pas à « payer les factures ».

Au lieu de garder nos ressources naturelles sous terre et de les gaspiller dans une vaine autoglorification de la détention des plus grandes réserves de tel ou tel minerai, nous devrions rapidement les sortir de terre et les convertir en capital dont nous avons besoin pour le développement. Laissons les autres se glorifier de détenir des réserves qui ne comptent même pas dans la comptabilité du revenu national, tandis que nous utilisons les nôtres pour construire une économie dynamique, comme l’ont fait d’autres économies prospères.

 

Exclure les schémas du passé

Nous devons veiller à ce que les capitaux générés soient d’abord conservés, puis consacrés à la construction d’infrastructures, d’écoles et d’une base industrielle qui récoltera des bénéfices économiques longtemps après l’épuisement des mines. 

En utilisant les ressources naturelles promises au Japon en 1978 pour financer le développement des infrastructures, la Chine a pu attirer des industries à forte intensité de main-d’œuvre en provenance du Japon, d’Europe et d’Amérique du Nord. L’ampleur et le rythme du développement de la Chine semblent justifier cette approche.

Si nous plaçons nos matières premières, par opposition à notre main-d’œuvre, au centre de notre réflexion économique, nous acceptons les attitudes d’exploitation que nous ont léguées nos anciens colonisateurs. L’Afrique est un continent doté d’une énergie humaine et d’une ingéniosité inégalées, et c’est notre population qui sera le moteur de notre développement économique, et non le prix que nos minerais atteignent un jour ou l’autre sur les marchés mondiaux.

En tirant parti de l’extraordinaire opportunité d’intégration que représente la ZLECAf (Zone de libre-échange continentale africaine) et en établissant des chaînes de valeur régionales grâce auxquelles nous pouvons attirer des industries de valeur et réduire notre dépendance à l’égard des importations, l’Afrique peut générer son propre capital et le déployer de la manière qu’elle juge la meilleure, et non pas de la manière prescrite par d’autres.

Pour autant, la lutte contre le statu quo économique « balkanisé », hérité de l’ère impérialiste nécessitera une coopération et une intégration transcontinentales soutenues et exigera des dirigeants africains qu’ils soient disposés à prendre des décisions collectives et coordonnées.

Les institutions financières ancrées en Afrique, qui n’abordent pas le continent comme un « marché exotique », ont un rôle important à jouer dans la convocation et la mobilisation des capitaux nécessaires à la construction de liens industriels et d’infrastructures panafricains. Cependant, en fin de compte, notre grand continent exige un changement de mentalité : notre avenir économique sera animé par les personnes extraordinaires qui habitent ces nations, avec leurs riches traditions entrepreneuriales et leur fervent désir de prospérité et d’autonomie, et non par l’environnement capricieux des prix des matières premières.

 

Benedict Oramah est le président d’Afreximbank.

@AB

 

Écrit par
Benedict Oramah

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