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Analyse et Opinion

Opinion : Mugabe le bilan

Puis les Travaillistes reviennent au pouvoir en 1997 avec Tony Blair. Lequel, dès 1998, soit deux ans avant le terme de ces dix années, annonce qu’il ne respectera pas l’accord. Avec des arguments qui, après coup, prouvent une mauvaise foi évidente : d’abord il dit ne pas être l’héritier des colonia­listes britanniques ; puis il proclame que c’est parce que Mugabe est un dictateur qui doit partir.

Il fera même pression sur le président sud-africain, alors Thabo Mbeki, pour tenter de le faire partir par la force… Mugabe, pressé par ses vétérans, est donc obligé de prendre des terres sans les payer, d’où le début de sa diabolisation internationale.

– Deuxième élément, 90 % des bonnes terres du pays sont entre les mains de 4 000 fermiers blancs seulement, fermiers qui n’ont aucune intention de partir volontairement, attendant bien entendu les dédommagements anglais. Quand le Premier ministre travailliste annonce qu’il ne paiera pas, très peu d’entre eux ont vendu (sur financement britannique comme convenu). La colère des vainqueurs de la guerre d’indépendance est donc élevée.

Ce qui explique la brutalité (relative) de l’éviction des fermiers blancs, apeurés par l’assassinat d’un petit nombre d’entre eux. Pour comparer sérieusement le phénomène, il faut se souvenir de l’indépendance de l’Algérie et du fameux accord proposé au Français, « la valise ou le cercueil » ! Néanmoins, Tony Blair organisa une « chasse aux sorcières » médiatique contre Mugabe, appuyé par les Américains qui, on s’en souvient, reçoivent son aide dans leur seconde guerre du Golfe.

La France ne suit pas car, dans le même temps, elle est opposée aux Américains dans les guerres congolaises et le président Jacques Chirac, d’ailleurs, ne soutiendra pas Washington en Irak. Mais les médias français finiront par épouser les thèses anglo-saxonnes sur le Zimbabwe…

– S’il n’y avait que les médias ! La hargne britannique est telle que les pressions s’accentuent, cette fois via la création ex nihilo mais sur fonds anglo-saxons d’une opposition dirigée par le ndébélé Morgan Tsvangirai et regroupant à la fois les vaincus de la guerre civile, les vaincus zimbabwéens de la guerre d’indépendance (les forces autochtones de Ian Smith, essentiellement ndébélées) et les mécontents, urbains surtout, du régime Mugabe.

Cette opposition soutenue ouvertement par Londres et Washington explique bien sûr l’opiniâ­treté du vieux lion zimbabwéen face à l’Occident et son versement progressif vers la dictature. Imaginons, à titre de comparaison, que de Gaulle, en 1947, n’ait pas eu affaire aux vieux partis français, mais à un parti pro-américain ayant table ouverte à l’ambassade des États-Unis à Paris. Et des Américains qui ne l’auraient pas adoubé en 1942-1943 mais lui auraient préféré le général Giraud !

– Les terres étant enfin revenues entre des mains autochtones (elles leur furent en effet confisquées sans indemnité par les colons de Cecil Rhodes, leurs propriétaires originaux étant parqués dans des réserves), les productions s’africanisèrent. Pour les marchés locaux d’abord (alors qu’auparavant, les fermiers blancs exportaient une grande partie de leurs productions, notamment en Afrique du Sud).

Non déclarées ensuite, tout comme cela se fait encore dans pratiquement toute l’Afrique subsaharienne (seules les productions dites « de rente » entrent dans les statistiques). Si bien qu’on ne peut pas en fait comparer vraiment ce qui s’est passé au Zimbabwe à ce qui s’est passé en Afrique et dans la sous-région.

L’informel l’emporte

En Afrique du Sud, par exemple, les terres sont restées entre les mains des Blancs et les productions sont largement destinées à l’exportation. Les tensions sont donc aujourd’hui extrêmes dans les campagnes tandis que les statistiques sont meilleures qu’au Zimbabwe. L’informel a gagné terriblement dans ce dernier pays du fait de la passation de pouvoir aux Noirs.

Au point d’avoir pratiquement tué la monnaie locale, remplacée sur place par le dollar américain et le rand sud-africain. Le Zimbabwe est redevenu africain mais pas forcément dans le mauvais sens du terme : cet informel est très largement à l’origine de la forte croissance économique de ces dernières années face à des pays tués dans l’oeuf par les « remèdes » ultralibéraux des Occidentaux.

N’oublions pas que les Bantous ne connaissaient pas d’États puissants à l’européenne avant les invasions occidentales. Il s’agissait plutôt de structures légères, fondées sur des princes, encadrées par des sages et des traditions très fortes. Seuls quelques royaumes un peu plus organisés sortaient du lot, tel celui de la vallée du Limpopo à l’est, des Ashantis à l’ouest ou des Zoulous au sud : « l’âme africaine » était pétrie de liberté et non de soumission à des despotes comme l’ont décrit beaucoup trop de lettrés occidentaux.

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