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Analyse et Opinion

Opinion : Fermiers blancs en Afrique acte II

Et si Jacob Zuma a dû abandonner le pouvoir au début de cette année, c’est parce qu’il a trop tardé à lancer la réforme agraire que Cyril Ramaphosa vient à présent d’entériner. Contre sa philosophie d’ailleurs, car l’homme sort à peine de décennies de lutte en faveur d’une prise de pouvoir des Noirs dans l’économie moderne et urbaine : l’encadrement et la propriété des entreprises. Mais c’est un surdoué et son ralliement à la réforme agraire en est un exemple supplémentaire.

Le troisième point intervenu au Zimbabwe d’après la réforme est celui de l’âme africaine : l’agriculteur africain a toujours et traditionnellement produit pour sa famille d’abord, puis un peu pour le marché local. Du vivrier donc en priorité et peu pour les autres.

Car il n’existait pas autrefois de voies pour acheminer les produits alimentaires à la ville. Les agriculteurs ont été d’abord obligés de produire aussi pour l’exportation quand les colons instituèrent les impôts. En Centrafrique, par exemple, ils cultivèrent le coton uniquement pour payer leurs impôts. Dès lors que le pouvoir central s’effondra, plus de coton du tout ! Puis des routes ont été construites après les Indépendances et la possibilité de vendre en ville dynamisa bien des régions. Le Fouta Djalon par exemple en Guinée (pommes de terre, poulets) ou l’ensemble du Cameroun (tomates et oignons au début, puis de tout aujourd’hui, y compris les fleurs exotiques).

Une nouvelle étape est en train d’être franchie aujourd’hui, illustrée par la montée en force de l’agro-industrie : celle des autochtones d’abord, consistant en l’achat de terres, de machines et d’intrants, confiés à des agriculteurs contre loyer ou part des bénéfices.

Ce pas est balbutiant et donc pas encore dénué de ratés : endettement excessif des métayers et promesses trop élevées de rentabilité de la part des sociétés promotrices notamment, nonobstant les critiques des écologistes occidentaux, qui hurlent à la disparition de l’agriculture traditionnelle. Ils oublient que les traditions pouvaient être délétères, telles celles des éleveurs sahéliens désertifiant leur environnement par la transhumance et se ruinant en ne commercialisant pas leurs bêtes.

Des fermiers mieux préparés en Afrique du Sud

Quoi qu’il en soit, les Africains ont hérité de tout cela et évoluent globalement plutôt bien : il n’y a plus de sous-nutrition sur le continent, à l’exception des zones de guerres, et la malnutrition recule à grands pas. Mieux, la balance alimentaire africaine est globalement positive en tenant compte des produits tropicaux.

Si donc la réforme sud-africaine fait reculer la production exportatrice, ce devrait être moins grave qu’au Zimbabwe voisin. La modernisation agricole a touché aussi les fermiers noirs tandis que les ouvriers agricoles des fermiers blancs y sont habitués. Ensuite, les productions sud-africaines sont bien plus ancrées dans le commerce international que ne l’étaient celles du Zimbabwe, destinées surtout à l’Afrique du Sud : pourquoi les importateurs étrangers de vins sud-africains n’achèteraient plus leurs crus familiers parce que le vendeur serait Noir ?

Dernier point, le départ des fermiers blancs sans indemnités ne touchera que les fermes expropriées illégalement. Il y en a certes beaucoup, mais le processus s’intègre dans un État de droit et nul doute que bien des arrangements amiables seront conclus dans le cadre du droit : les quatre cinquièmes des équipements ne partiront pas avec les fermiers évincés !

Ce, d’autant que Cyril Ramaphosa contrôle les plus grandes banques du pays grâce aux placements effectués avec l’argent des pensions de retraite des salariés dont il fut longtemps l’un des tout premiers responsables. C’est grâce à ce contrôle que ces banques ont continué à n’investir qu’en Afrique du Sud et non à l’étranger, comme la plupart des grandes firmes locales. Elles prêteront donc aux nouveaux fermiers noirs. 

ENCADRE

Des terres vendues aux étrangers

Le problème, crucial, demeure, aux yeux des humanitaires occidentaux, celui des investissements agricoles étrangers en Afrique. Selon un rapport de 2016 d’une ONG, Land Matrix, les pays africains avaient enregistré en quinze ans quelque 422 transactions foncières portant sur un total de 10 millions d’hectares, soit 42 % de toutes celles enregistrées dans le monde au cours de la même période.

Les pays les plus concernés sont la RD Congo, le Mozambique, l’Éthiopie, la Tanzanie, le Sénégal et le Nigeria. Ces cessions de terres agricoles concernent tout aussi bien la production de carburants « propre » (en rapide régression aujourd’hui) que celle de riz dont la consommation augmente à toute vitesse sur le continent, et même de simples « réserves foncières », notamment pour la Chine.

Des paysans sont ainsi chassés de leurs terres, lesquelles peuvent être gelées pour le pays quand les productions sont destinées à l’exportation. Ceci étant, c’est le cas de la plupart des productions dites tropicales et les États se rattrapent sur les taxes et les consommations locales des producteurs étrangers. Nous manquons de recul sur ce phénomène, tout de même marginal.

Le fleuve Sénégal, une fois aménagé a ainsi permis d’irriguer un grand nombre de terres tout au long de son cours. Et, certes, des compagnies étrangères ont obtenu des concessions pour produire notamment du riz et des produits maraîchers. Mais le gros des terres, surtout du côté sénégalais, a été donné à de jeunes couples, avec du matériel agraire, par des confréries musulmanes en contrepartie d’un remboursement ultérieur.

Cette pratique est donc à surveiller, sachant qu’un État peut reprendre assez aisément ce qu’il a donné en Afrique. C’est même l’une des raisons de l’hésitation de bon nombre d’investisseurs étrangers, la mise au point d’un droit des affaires africain étant en cours dans les pays les moins étatisés.

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Written by African Business

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