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Stratégie pour l’ère numérique

Les économies de l’Afrique ne peuvent se permettre de passer à côté de la révolution numérique. La conférence des ministres des Finances, tenue en mars s’est interrogée sur les meilleures façons d’exploiter ces opportunités. 

Par Shoshana Kedem 

L’Afrique est au coeur d’une mutation technologique. Des centaines de millions de dollars sont investies sur le continent, où le marché du téléphone mobile est celui qui affiche la plus forte croissance du monde.

Les pôles d’innovation qui émergent partout sur le continent permettent de trouver des solutions à des problèmes spécifiquement africains, et suppriment les obstacles au commerce, aux services financiers et aux financements. 

Pour autant, les gouvernements ne doivent pas se contenter de saisir les opportunités que présente l’économie numérique mondiale, qui devrait peser 23 000 milliards $ d’ici à 2025, contre 11 500 milliards $ en 2016.

Pour réfléchir à ces questions, la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (CEA) a organisé une conférence d’une semaine réunissant les ministres des Finances, de la Planification et du Développement économique sur le thème « Politique budgétaire, commerce et secteur privé à l’ère numérique : une stratégie pour l’Afrique ». 

La conférence, qui s’est déroulée à Marrakech en mars, a été présidée par le secrétaire général du ministère des Finances marocain, Zouhaïr Chorfi, qui a déclaré lors de l’ouverture : « La numérisation est une grande opportunité pour l’Afrique. Elle peut transformer le continent en développant la concurrence, en favorisant l’intégration et en réduisant le coût des affaires. » 

L’économie numérique représente déjà plus de 5 % du PIB de certains pays africains. Elle pourrait atteindre 12 % à 20 % si les pays parviennent à exploiter le potentiel économique des technologies numériques. 

Taxer les non-bancarisés 

L’Afrique réunit toutes les conditions pour une transformation économique rapide dans les années à venir, mais les pays doivent numériser leur économie et réformer leur système fiscal pour accroître les revenus, a souligné la secrétaire exécutive de la CEA, Vera Songwe, lors de son discours d’ouverture.

« On n’insistera jamais trop sur l’importance de la numérisation et de l’économie numérique dans la croissance et la transformation structurelle, ainsi que dans l’optimisation de la fiscalité en Afrique » a-t-elle affirmé.

« Ces innovations numériques peuvent transformer l’économie en limitant les obstacles à l’entrée sur le marché et en améliorant l’accès des entreprises aux clients, créant ainsi des emplois et stimulant le commerce intérieur et extérieur des biens et services », a-t-elle ajouté.

L’objectif de la semaine de tables rondes et de débats d’experts était de transmettre aux ministres et décideurs financiers le savoir-faire nécessaire pour réformer leur économie et leur système fiscal afin de favoriser l’innovation à l’ère numérique. 

Pour s’assurer que des revenus ne leur échappent pas, les pays peuvent numériser leur système fiscal.

Aujourd’hui, les recettes prélevées sur le continent représentent seulement 16 % du PIB total, générant des déficits des infrastructures, de la santé et de l’éducation – la moyenne des pays de l’OCDE se situe autour de 34 %.

Des investissements insuffisants dans la collecte des impôts, les économies informelles et le faible accès aux services bancaires – plus de 60 % des Africains ne possèdent pas de compte bancaire – expliquent en partie cet écart. 

Dynamisme technologique 

Le Rapport économique sur l’Afrique 2019 de la CEA, lancé en marge de la conférence, met l’accent sur le fait que la numérisation de l’administration fiscale et l’investissement dans la collecte de données pourraient contribuer à élargir l’assiette fiscale.

Environ 500 millions d’Africains ne possèdent pas de pièce d’identité, ce qui contribue à les exclure des systèmes bancaires. La mise en place d’identifiants numériques permettrait de résoudre ce problème.

« En améliorant les déclarations d’impôts et la gestion des impôts, l’identification donne à l’État la possibilité de mobiliser davantage de recettes. Les systèmes d’identification numérique apportent des gains d’efficacité qui pourraient économiser aux contribuables et à l’État jusqu’à 50 milliards $ par an d’ici à 2020 », indique le rapport. 

Le Rwanda a accru la mobilisation de revenus de 6 % du PIB, en introduisant la déclaration d’impôts et la gestion d’impôts numériques tandis que l’Afrique du Sud a eu recours aux paiements d’impôts en ligne pour réduire les coûts de conformité de 22,4 %. 

Des pays de l’Afrique de l’Est sont parvenus à obtenir une croissance deux fois plus élevée que le reste du continent grâce à leurs investissements dans les ressources humaines, les technologies, les infrastructures et de meilleures politiques fiscales favorables aux start-up.

Sur ce sujet, Vera Songwe a poursuivi : « Sans identité numérique, les personnes n’ont pas accès aux services financiers des banques. Grâce à la numérisation, elles peuvent recevoir une identité numérique qui leur est utile pour leurs transactions bancaires – il leur suffit d’avoir un smartphone ». 

Vera Songwe a donné l’exemple des pays de la Communauté de l’Afrique de l’Est qui sont parvenus à obtenir une croissance deux fois plus élevée que le reste du continent grâce à leurs investissements dans les ressources humaines, les technologies, les infrastructures et de meilleures politiques fiscales favorables aux start-up.

« Alors que le continent enregistre une croissance de 3,2 % seulement, la Communauté de l’Afrique de l’Est atteint 6,2 %. Ces pays sont parmi les plus dynamiques dans le secteur de l’informatique. Ils investissent dans les politiques fiscales et prélèvent davantage de recettes », a-t-elle précisé. 

Aujourd’hui, le pôle technologique de Nairobi, la Silicon Savannah, abrite 200 start-up et des géants de l’industrie tels que Microsoft et Intel. Des entrepreneurs de start-up de l’ensemble du continent ont participé à une session animée par l’African Fintech Network qui a réuni des sociétés de fintech de 20 pays afin de discuter des politiques que les gouvernements peuvent mettre en place pour stimuler l’innovation et développer les hubs technologiques 

Quels sont les obstacles ? 

« On sait que l’Afrique peut accomplir sa révolution numérique. Qu’est-ce qui nous retient ? », a lancé l’ancienne ministre nigériane des TIC, Omobola Johnson. 

Ce ne sont pas les financements, étant donné que les investissements en Afrique ont atteint des niveaux records en 2018, avec 725,6 millions $ placés dans 458 entreprises, selon le rapport sur le capital-risque 2018 de WeeTracker. La plus grande partie de ces fonds ne provient pas de philanthropes mais d’investisseurs recherchant des rendements élevés dans le secteur émergent de la technologie sur le continent. 

« En 2018, les fonds de capital-risque ont investi entre 350 millions $ et 700 millions $ dans les sociétés technologiques qui veulent relever les défis de l’Afrique, et ce chiffre double chaque année », a détaillé Omobola Johnson, qui travaille aujourd’hui en tant qu’associé d’une société de capital-risque axée sur les technologies, TL Capital.

Selon elle, ce sont les réglementations et une mauvaise compréhension de la part des institutions qui empêchent les innovateurs africains de concurrencer les géants technologiques mondiaux : « Les plus grands défis pour les sociétés de fintech aujourd’hui, ce sont la politique réglementaire et le fait que de nombreuses Banques centrales n’innovent pas et ne comprennent pas comment les sociétés technologiques peuvent émerger et se développer.» 

Autre difficulté : le coût de l’Internet. « Il est convenu au niveau international qu’un gigaoctet de données ne devrait pas représenter plus de 2 % du revenu mensuel national moyen. En Afrique, ce coût s’élève à 8,76 %, en Amérique latine à 3,5 % et en Asie à 1,54 % », a indiqué Vera Songwe. 

Modifier les politiques publiques 

À la fin de la conférence, la secrétaire générale adjointe de l’ONU, Amina Mohamed, a conclu les discussions en insistant sur le fait que les gouvernements ne pouvaient pas mener seuls la révolution numérique. « Ce qui nous réunit ici aujourd’hui, c’est la promesse de l’économie numérique – au point que beaucoup de pays voient l’émergence d’une quatrième révolution industrielle », a-t-elle souligné.

« La numérisation permet de bénéficier de services financiers, de pénétrer sur les marchés et d’accéder à davantage de clients, en particulier aux gens qui vivent loin des grandes villes. », « Mais nous savons également que les plateformes numériques et le commerce électronique transforment les économies à un rythme que les décideurs politiques ne peuvent suivre. Nos politiques doivent favoriser les opportunités. Les discussions d’aujourd’hui peuvent aider à faire évoluer la manière dont nous exploitons la numérisation pour la politique budgétaire et la collecte de recettes », a affirmé Amina Mohamed. 

Un point sur lequel a insisté le ministre marocain des Finances, Mohamed Benchaaboun qui, lors de la conférence de presse de clôture, a souligné le fait que la numérisation, quelles que soient les opportunités qu’elle présente, nécessitait une évolution des politiques publiques afin de donner davantage de moyens au secteur privé, et aussi de mobiliser davantage de recettes fiscales.

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