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Répondre à la cybercriminalité

L’Algérie est l’un des pays les plus ciblés dans le monde par les cyberattaques. Le nombre des affaires se multiplie depuis quelques années. Pour autant, les moyens de lutte sont encore précaires et basés sur le tout-sécuritaire. 

Alger, Samia Lokmane-Khelil 

Une affaire parmi d’autres pourrait résumer l’essor des méfaits sur Internet en Algérie. Elle concerne Khadidja Benhamou.

La jeune fille à la peau foncée de 19 ans a essuyé des insultes racistes d’une violence inouïe, sur les réseaux sociaux, suite à son élection, le 4 janvier, au titre de Miss Algérie. Évidemment, personne n’a été inquiété.

Le lynchage médiatique et informatique se déroule dans une totale impunité car l’État n’a pas encore les moyens de tout contrôler. Il procède par priorités à la traque des délinquants sur la Toile. 

Pour Raouf Farah, analyste politique pour le groupe Secdev, société canadienne de conseils en risque, centrée sur les données, le pays est encore démuni en matière de lutte contre la cybercriminalité.

En l’absence de statistiques, personne ne sait combien d’entreprises algériennes sont attaquées et plus globalement, quel est le volume du préjudice financier induit par les cyberattaques dans le pays.

« Si l’Algérie est dotée d’un Centre de prévention et de lutte contre la criminalité informatique et la cybercriminalité (CPLCIC) et si le gouvernement actuel semble s’activer depuis une année sur cette question, rien n’indique qu’une stratégie sur le cyberspace, incluant cybercriminalité et cybersécurité, est en cours de préparation. Les autorités algériennes semblent avancer par tâtonnement. Le principal défi est de faire de la cybercriminalité un enjeu de société. En Algérie, la question cyber en général relève de la sécurité nationale pour l’État et non pas du politique, explique l’expert qui en veut pour preuve que ce sont les unités de la Sûreté nationale qui gèrent cette question. » 

Impunité 

Les autorités ont traité en 2018, 1 100 affaires de cybercriminalité. En 2017, la police avait révélé un doublement du nombre des dossiers (2 130 cas contre 1 055 l’année précédente).

Les principaux crimes concernent les atteintes à la vie privée (publication de photos attentatoires sur Facebook, le chantage, la diffamation), le vol d’identité et de données personnelles, la fraude financière par hameçonnage et le piratage.

« Les criminels se croient à l’abri devant leurs écrans d’ordinateur », observe Karim Khelouiati, directeur de KooTeo, une entreprise de veille et de sécurité informatique, basée à Alger. Qui constate que « le boom d’Internet » en Algérie a favorisé l’essor de la cybercriminalité. 

Comme ses voisins du Maghreb, le pays affiche en effet un taux de pénétration digitale important et supérieur à la moyenne africaine (34,5 millions d’abonnés internet en 2017 contre 26,5 en 2016). Mais en matière de sécurité, l’écosystème local est encore très fragile. 

Selon KasperyLab, société spécialisée dans la sécurité des systèmes d’information, l’Algérie est le pays le plus ciblé par les cyberattaques en Afrique du Nord et le 25e dans le monde.

Ces dernières années, une série d’actes de piratage a ciblé plusieurs institutions publiques, des ministères et des entreprises. La fraude électronique aux examens scolaires, le baccalauréat surtout, a également défrayé la chronique.

Du jamais vu même si dans les faits, la cybercriminalité reste encore marginale comparativement aux crimes classiques (0,3 % des affaires traitées par la police en 2017). 

Pour prévenir la montée en puissance du cybercrime, l’État a commencé à durcir sa législation. Depuis 2016, le CPLCIC s’occupe de la surveillance

préventive des communications électroniques dans l’objectif de détecter des infractions et des crimes terroristes, subversifs ou constituant une atteinte à la sûreté de l’État. 

Une législation enfin durcie 

Abdekrim Djadi, procureur général au ministère de la Justice, révèle qu’une loi est en préparation pour préciser davantage la nature des infractions liées au cybercrime et les poursuites encourues par leurs auteurs.

Sur le plan de la formation, il est question de mieux outiller les magistrats afin de leur permettre d’appréhender de manière plus efficace les affaires de criminalité digitale.

Le ministre de la Justice Tayeb Louh, a dans cet objectif, demandé à ses services d’organiser des sessions de formation pour les juges. 

Le monde universitaire commence aussi à bouger en révisant le contenu des cursus dans les domaines de la communication et de l’informatique.

Par exemple, l’université de Constantine, à l’est du pays, va créer un master en cybersécurité. « Cette formation est plus qu’une nécessité. Les menaces sont devenues très sophistiquées et la surface d’attaque ne cesse d’augmenter. L’avènement du Cloud et de l’Internet des objets va constituer un important terrain de chasse pour les hackers », prévient Amir Djenna, enseignant.

Lequel considère qu’outre les particuliers et l’État, les entreprises ne sont pas équipées pour faire face aux criminels du Web. 

Risques d’atteintes aux libertés individuelles 

Pis, beaucoup ne prennent pas encore au sérieux la cybercriminalité. En l’absence de statistiques, personne ne sait combien d’entreprises sont attaquées et plus globalement, quel est le volume du préjudice financier induit par les cyberattaques dans le pays. En Afrique, les pertes ont été évaluées à 3,5 milliards de dollars en 2017. 

Les textes promulgués en Algérie pour lutter contre la cybercriminalité ne font pas l’unanimité. Certains les qualifient de vagues et de liberticides. « Au nom de la sécurité de l’État, les lois existantes peuvent violer la vie privée des utilisateurs. La loi de 2009 donne la pleine autorité à l’État de bloquer, sans plus de précisions, des sites Web qui iraient à l’encontre de l’ordre public ou de la décence », prévient Raouf Farah. 

Son analyse est corroborée par celle de Nourredine Benisaad, l’ancien président de la Ligue algérienne des droits de l’homme (LADDH) qui s’inquiète de la multiplication des dérives ; « la lutte contre la cybercriminalité ne doit pas saper l’architecture globale de l’Internet ni réduire les droits de l’homme reconnus mondialement », souligne l’avocat.

Ces derniers mois, il s’est d’ailleurs engagé dans la défense de journalistes et de blogueurs accusés d’avoir tenu sur les réseaux sociaux des propos diffamatoires. Ces affaires ont provoqué une vive polémique dans le pays.

 

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