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Des ambitions intactes

Présentes en nombre à Paris à différentes rencontres de la tech, les start-up africaines ont exprimé des ambitions immenses malgré les difficultés de leur financement. Elles attendent beaucoup du soutien et des investissements en infrastructure, de la part des pouvoirs publics.

Par Nicolas Bouchet 

Le mois de mai a été riche en occasions de rencontrer les start-up africaines à Paris. Elles étaient présentes lors de manifestations d’envergure, du forum Afrobytes au pavillon Africatech de Viva Technologie, et invitées à des cérémonies de remises de prix individuels par de prestigieux sponsors. Cette effervescence donne d’abord à voir l’offre très pragmatique qui caractérise la tech du continent.

L’autonomisation des entreprises est bien en ligne de mire et à plus long terme les financements se revendiquent « Smart Money », par le biais du mentorat notamment, pour trouver des synergies entre jeunes et moins jeunes pousses. 

Les start-up se saisissent de problèmes concrets, voire des besoins essentiels des populations de leur pays, comme dans le secteur de la santé où, par exemple, l’entreprise tunisienne Ahmini donne accès aux services de Sécurité sociale aux femmes rurales, et où la franco-béninoise Susu permet le paiement mobile de consultations et d’actes médicaux avec, pour marché principal, les membres de la diaspora.

Dans l’agritech, on rencontre la société camerounaise Agrix qui utilise l’intelligence artificielle pour diagnostiquer les maladies des cultures, avec un simple smartphone, et offrir un suivi en direct aux exploitants. De son côté, la nigériane Agrodata Network, récompensée d’un grand prix par Total, innove dans l’élevage bio de ruches et diffuse son modèle auprès d’apiculteurs locaux. 

Ces exemples illustrent la hausse spectaculaire du financement de l’innovation en Afrique pour laquelle, selon Weetracker, le niveau d’investissement a dépassé les 700 millions de dollars en 2018. Pas question, cependant, d’imaginer ces entreprises pourvoir à tous les besoins car « tout ce qui se passe sur le terrain ne peut pas être traité par le numérique, ce serait illusoire », affirme Tania Habimana (Nonzéro Africa), venue d’Afrique du Sud. 

Par la nature des services qu’offrent les start-up, la taille de leur marché est corrélée au taux de pénétration du mobile, principal moyen d’accès au réseau sur le continent ; il affiche des moyennes disparates, 58 % en Afrique centrale, 89 % en Afrique de l’Ouest et 147 % en Afrique australe, selon les données de GSMA Intelligence.

Ainsi le fonctionnement d’une entreprise fondée sur la mobilité comme l’ougandaise Easy Matatu serait-il impossible sans la mise en relation, par une application de plateforme mobile, des chauffeurs de minibus et de la demande de transport. 

Il en est de même pour des services de distribution et de vente (Rwazi, Île Maurice) ou de mise en relation avec des artisans et prestataires du secteur informel (Netwookie, Kenya).

Cette appréhension du marché dépasse aussi de très loin le pays de naissance du service. Ambitieuses, les start-up africaines pensent tout de suite à l’échelle de leur sous-région, quand ce n’est pas à celle du continent ! Une visée toute naturelle pour l’entrepreneur ghanéen Cecil Nutakor (Ecampus) : « Nous avons une culture d’appartenance communautaire, ce qui pèse sur nos décisions et celles-ci ont un impact sur autant sur nos proches que sur notre environnement entier. » 

Un environnement spécifique 

Le succès des start-up repose alors sur le passage à l’échelle. L’entrepreneur Samuel Amanor (BlueSPACE) précise que « le leapfrog de la pénétration du mobile veut dire que tout l’écosystème est tourné vers le mobile donc que la plupart des services seront aussi accessibles par ce moyen ».

Comprendre cet environnement, c’est entrevoir le rapport de ces entreprises aux pourvoyeurs d’infrastructures et aux acteurs publics qui les entourent. 

L’écosystème des jeunes pousses africaines est parfois difficile à saisir pour les entrepreneurs eux-mêmes, tant les acteurs privés et institutionnels d’autres continents semblent plus proches que ceux de leur propre pays.

Il faut se figurer les créateurs africains d’entreprises pris par l’attention à la croissance de leurs projets et devant naviguer entre d’une part une offre nationale d’appui au développement qui en est à assurer sa propre promotion et, d’autre part, l’arrivée massive de programmes internationaux qui veulent aussi être les parrains d’incubateurs et d’accélérateurs. 

ENCADRE

Vivatech plébiscite l’Afrique 

Point d’orgue annuel de la représentation des start-up du monde à Paris, le salon Viva Technology (16 au 18 mai) a fait pour la seconde fois une place à l’Afrique par un pavillon Africatech et une série de conférences. L’Afrique était aussi présente dans la prise de parole très attendue de Jack Ma sur la principale scène du salon. Le fondateur et président exécutif du géant de la distribution et de l’e-commerce chinois Alibaba a donné un peu de champ au continent, au milieu des géants globaux de la Tech. « En Afrique il devrait y avoir trois E : e-gouvernement, entrepreneurs, éducation », a-t-il affirmé en écho au succès en Chine du groupe Alibaba, qu’il aime à présenter comme le résultat d’initiatives privées et voudrait voir répliqué par l’aventure entrepreneuriale en Afrique. 
Moins suivies, les conférences Africatech se sont tenues sur une seule matinée organisée le 16 mai pour un salon qui a duré trois jours, mais les stands par pays ont heureusement donné l’occasion de rencontrer de nombreux entrepreneurs et représentants nationaux. Tirant leur épingle du jeu, les groupes Total, Vinci et Sanofi ont occupé dans le pavillon africain des stands aussi vastes que ceux des pays représentés, mettant en avant un nombre important de start-up dont certaines sont les vainqueurs de challenges organisés cette année par ces grandes entreprises. Le but de ces compétitions est de sélectionner des entrepreneurs et de faire accéder leur start-up à un programme long de mentorat qui s’accompagne parfois de récompenses financières.

Au Sénégal, la jeune DER (Direction à l’entrepreneuriat rapide) finance, avec un budget annoncé de 15 millions d’euros, la création d’un Innovation Hub à Dakar, qui veut être l’équivalent de la Station F parisienne, pour «l’idéation, la formation, l’incubation et l’accélération» des entreprises, selon le souhait de Papa Amadou Sarr.

Ministre et patron de la DER, celui-ci assure de la grande popularité de ses services auprès de start-up de son pays et au-delà, tant au pavillon du Sénégal qu’à Vivatech où «les start-up sont venues nous voir spontanément, nous n’avons pas eu à organiser de roadshows comme les années précédentes». Et pour cause : sa politique offre aussi des fonds d’investissement publics aux tickets importants (de 15 000 à 120 000 euros) et des garanties. 

Un rôle catalyseur des plateformes de financement 

Dans un autre pays renommé pour la priorité qu’il donne au numérique, le Rwanda Development Board fait la liaison entre entreprises et investisseurs et investit dans l’immobilier pour héberger des entreprises innovantes triées sur le volet. À l’Île Maurice, c’est l’Economic Development Board qui guide les start-up dans leur recherche d’accès aux infrastructures locales. 

Parmi les internationaux qui défrichent le terrain de l’incubation, la Banque mondiale a annoncé une stratégie de « Moonshot » numérique à destination des économies africaines pour un montant d’investissement de 25 milliards $ d’ici à 2030.

Programme qui rencontre quelques embûches : son programme « XL Africa » dédié aux start-up n’a attiré que très peu de candidatures francophones pour n’en retenir finalement qu’une, amenant l’institution financière à répéter son action en une version nommée « L’Afrique excelle » et réservée à ces pays. Mario Sander, son directeur Europe, ne se décourage pas : «Nous offrons une opportunité stratégique qui répond au besoin de reprendre tout le modèle de l’accélération». 

Quant à Digital Africa, initiative française de 65 millions d’euros née des plans de l’Élysée pour les relations avec le continent, sa directrice des opérations, Soumeya Rachedi, précise que la plateforme « joue pleinement un rôle de catalyseur en passant par la case cartographie qui donnera la vision la plus précise possible des écosystèmes africains pour pallier le problème de fragmentation du continent ».

L’autonomisation des entreprises est bien là en ligne de mire et à plus long terme les financements se revendiquent « Smart Money », par le biais du mentorat notamment, pour trouver des synergies entre jeunes et moins jeunes pousses. Les entrepreneurs ciblés apprécient différemment ces soutiens et attendent beaucoup des pouvoirs publics. 

Le jeune entrepreneur éthiopien Hruy Tsegaye (iCog Market) reconnaît au Premier ministre de son pays le mérite de « faire une réalité politique, pas seulement des mots » des promesses de la tech, d’agir pour l’attractivité du secteur et de matérialiser les besoins.

Pour le Nigeria, Bosun Tijani, patron de Co-Creation Hub, confirme que si le mobile est synonyme d’Internet, « le développement des sociétés repose de manière importante sur la smart infrastructure ». Cet appel à l’investissement public est repris en choeur par les fonds d’investissement Chanzo Capital (Kenya) et Greentec Capital (France). 

Un déséquilibre Nord Sud 

Plus pragmatiques, les entrepreneurs de la RD Congo n’attendent pas l’arrivée des infrastructures et, pour certains, s’assurent que leurs applications fonctionnent en offline.

D’autres souhaitent comme la financière Maxicash « étendre les affaires vers d’autres pays, et vers les marchés européens et nord-américains » ou saisissent l’opportunité, comme l’entreprise Tinda, de fournir des services bien concrets de « livraison sur le dernier kilomètre », notamment de documents officiels et cartes de crédit par un partenariat avec la Poste congolaise.

Quant à la multiplication des voies d’accès aux capitaux à toutes les phases de leur développement, elle reste une préoccupation des start-up africaines. 

Présent le 17 mai à une soirée dédiée à la tech africaine par la Business School ESCP, le cabinet EY a rappelé l’évidence du déséquilibre financier : en 2018, l’Amérique du Nord a reçu plus de 100 milliards $ d’investissements en capital-risque, l’Asie 81 milliards, l’Europe 21, et l’Afrique… un milliard, capté principalement par le Kenya, le Nigeria et l’Afrique du Sud.

À cette même occasion, Didier Acouetey (AfricSearch Group) a souligné le problème d’identification posé par l’origine lointaine des fonds d’investissement, créant « un problème de souveraineté auquel on devrait répondre en créant des coentreprises et des fonds africains ».

Dans les salons parisiens, les pitchs nationaux ont vanté les aménagements faits pour constituer un écosystème par des gouvernements qui déplacent peu à peu leur rôle vers la facilitation des financements et la mise en relation des entrepreneurs et des investisseurs, du fait de la rareté des capitaux et de l’éloignement géographique des convoités business angels et investisseurs institutionnels.

Ce sont aussi des lois qui devront amener ces progrès en créant des garanties fortes : la Tunisie a ouvert la voie par un « Startup Act » en 2018 et sera suivie en la matière cette année par le Sénégal.

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