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Média

Un narratif des médias sous influence

Les médias africains sont trop dépendants, dans leur ligne éditoriale, des agences de presse étrangères, dès qu’il s’agit d’un autre pays que le leur. Aussi le narratif retenu est celui des faits bruts, souvent stéréotypés, au détriment du nécessaire recul journalistique.

Par Paule Fax

Un tiers des articles sur l’Afrique publiés par les organes d’information du continent provient d’agences de presse étrangères. Tel est le constat de l’organisation Africa No Filter, qui publie une étude intitulée « How African Media Covers Africa » (Comment les médias africains couvrent l’Afrique).

Le rapport constate que les récits concernant les pays africains continuent d’être présentés à travers le prisme des mêmes stéréotypes et points de vue négatifs, sur la pauvreté, la maladie, les conflits, la médiocrité de la gouvernance et la corruption.

« En développant des réseaux, en rendant le contenu disponible et en le mettant en commun, la presse pourra présenter un meilleur retour sur investissement dans un narratif africain de qualité et diversifié », conclut l’étude.

Dans le cadre de l’enquête menée entre septembre et octobre 2020, 38 rédactions africaines ont été interrogées, tandis que leurs représentants ont participé à des tables rondes. Le contenu de soixante médias africains dans quinze pays (dont la Tunisie, la RD Congo et le Sénégal), a été analysé.

Les résultats confirment les craintes des professionnels de la presse : les recettes publicitaires et le nombre de salles de rédaction diminuent. Ce qui a une incidence sur le type d’informations que les Africains lisent, tandis que les actualités sont majoritairement négatives et liées à des conflits.

Les principales conclusions du rapport soulignent que les sources de collecte des informations sur les pays africains sont souvent sujettes à caution. Tandis que les contenus qui en résultent continuent à véhiculer des stéréotypes maintes fois répétés. Dans le même temps, la qualité du journalisme local rend souvent impossible la production d’une narration nuancée et mise en contexte. Celle-ci est pourtant essentielle lorsqu’il s’agit d’écrire des articles sur les 54 pays africains.

Les médias étrangers, y compris ceux du continent, ont une énorme influence sur l’établissement de la ligne éditoriale et sur le choix des articles consacrés aux pays africains. Pourtant, 63% des médias interrogés n’ont pas de correspondant dans d’autres pays d’Afrique que le leur.

Les Africains doivent tenir la plume

Un tiers de toute la couverture de l’Afrique est issu de sources non africaines. À elles seules, l’AFP et la BBC représentent un quart de tous les articles recensés dans les médias sur d’autres pays du continent ; la contribution des agences de presse africaines est faible.

Quatre actualités sur cinq sont des actualités factuelles liées à des conflits, des crises, et sont de nature essentiellement politique. Environ 13% des informations sont axées spécifiquement sur la violence politique, les troubles civils et les conflits armés.

L’Afrique du Sud et l’Égypte, sont les pays dont la couverture est la plus diversifiée et pas nécessairement liée à des événements d’actualité, ce qui signifie que ces deux pays sont probablement les mieux connus du continent. Le Nigeria est l’autre grand pays récurrent des informations.

« L’enquête a montré clairement que, malgré des années d’indépendance, ce ne sont toujours pas les Africains qui tiennent la plume lorsqu’il s’agit d’écrire les histoires qui les concernent », déplore Moky Makura, directrice générale d’Africa No Filter. « Plus important encore, au travers des articles que nous partageons dans nos médias, nous continuons à colporter l’image d’une Afrique divisée, dépendante et manquant d’engagement. Il faut que nous reprenions la plume. »

Paradoxalement, la moitié des rédacteurs en chef interrogés estiment que leur couverture des autres pays africains ne contient pas de stéréotypes ! « Cela signifie clairement que nous devons faire de gros efforts pour nous auto-éduquer et changer le rôle que nous jouons dans la perpétuation de stéréotypes dépassés sur nous-mêmes », commente Moky Makura.

Moky Makura

« Les récits ont une grande importance et leur influence va au-delà de la simple narration. Ils ont un impact sur l’investissement en Afrique, sur la jeunesse et les opportunités que les personnes perçoivent dans leurs pays, sur la migration, la créativité et l’innovation. »

Les Africains apprennent sur eux-mêmes et sur les autres Africains à travers les médias, notamment les médias d’information. Pourtant, estiment les auteurs de l’étude, si les rédactions sont soumises à fortes contraintes, il demeure beaucoup de possibilités d’une meilleure diversité dans la couverture de l’actualité.

Ainsi, les auteurs de l’étude estiment-ils qu’ « il y a de la place pour des histoires plus nombreuses et de meilleure qualité » sur d’autres pays africains que l’Afrique du Sud ou le Nigeria ; les discussions entre les professionnels des médias témoignent d’une meilleure prise de conscience de ce manque.

Un autre discours est possible

Toutefois, certains organes de presse restent dans le déni ou refusent de modifier leur ligne éditoriale. Cela peut être en partie dû aux contraintes de ressources et à la disponibilité d’autres contenus, mais les auteurs de l’étude ont également le sentiment que les considérations relatives au contenu stéréotypé ne sont pas toujours reconnues comme telles lors du choix des articles et des angles retenus.

Il est évident qu’un bon journalisme nécessite des investissements. La profession a un besoin de ressources pour le journalisme africain et les histoires africaines afin que le contenu soit disponible. Un tel contenu comprendrait des sujets et des histoires plus diversifiés ainsi que les voix d’un plus grand nombre de personnes, pas seulement des autorités.

Des articles doivent être écrits et être faciles d’accès. Enfin, il est nécessaire de renforcer la collaboration entre les professionnels des médias et les éditeurs de différents pays. « En développant des réseaux, en rendant le contenu disponible et en le mettant en commun, la presse pourra présenter un meilleur retour sur investissement dans un narratif africain de qualité et diversifié », conclut l’étude.

Africa No Filter est une organisation à but non lucratif fondée en 2019. À la suite de ce rapport, elle a décidé de lancer la toute première agence de presse du continent qui se concentrera sur des récits ayant pour sujet la créativité, l’innovation, les arts, la culture et la dimension humaine.

PF

 

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