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Littérature

Ysabel Saïah-Baudis, une éditrice en temps de Covid

Malgré le contexte, malgré l’adversité, Ysabel Saïah-Baudis, responsable édition chez Orients Éditions, n’a pas fléchi dans sa volonté de continuer à publier des livres. La crise a, certes perturbé le système de diffusion, mais l’a aussi poussé à se réinventer.

Par Hichem Ben Yaïche

En tant qu’éditrice, comment avez-vous vécu la crise ? Permet-elle de réinventer ce métier ?

J’ai vécu la crise sanitaire comme une pause imposée au monde entier, une obligation de se ressourcer dans son intérieur et son rapport aux autres qui n’étaient plus présents. Une prise de conscience obligatoire. Comme éditrice, cela n’était pas la fête, sauf que je pouvais lire, me projeter dans de nouveaux projets. Grâce à la Covid, on a su que les livres étaient des biens indispensables. On tient grâce et par les livres.

Dès le départ, vous avez présenté un choix électrique, en publiant des œuvres majeures de la culture arabe ou islamique. Y a-t-il un public pour ces ouvrages ?

Le public existe bien, il faut juste l’amener à cette culture méconnue ! Je suis née en Algérie, dans une famille mixte qui m’a donné la Bible et le Coran pour forger le choix d’une religion. Et on m’a aussi fait lire les Mille et une nuits ; mes nounous me racontaient des contes où les fées étaient des goules (monstres) et où les animaux parlaient, cela laisse des traces et montre le chemin des apports orientaux à la littérature universelle.

J’ai commencé à éditer, pour trouver les livres qui n’existaient pas. Je vous citerai Le livre de Kalila et Dimna, traduit par André Miquel, auquel nous avons ajouté les sublimes illustrations de la BNF. Ou Le grand soleil de la connaissance d’Al Buni, grand savant soufi du XIIe siècle, traduit en français pour la première fois par Pierre Lory et Jean-Charles Coulon ; une oeuvre accompagnée des jolis carrés magiques… Ainsi que les poèmes d’amour d’Hallâj, calligraphiés.

L’Orient, les Orients, sont plus que jamais ancrés en nous. Tout d’abord avec cette terre sacrée qui a enfanté les trois monothéistes, et par bien plus que cela : les échanges, la réécriture de l’histoire par des historiens, l’Internet. Et même par cette réémergence du sacré, du religieux qui peut être un poison mais aussi une façon de comprendre.

Pour autant, je ne me suis pas arrêtée aux œuvres majeures de la civilisation arabo-musulmane, ma ligne éditoriale est de montrer ce que l’on ne montre jamais et qui vient de ce monde-là : les grandes figures féminines, l’esthétisme, la photo, la caricature aussi. Faire aussi apprécier, donc, un présent arabe méconnu. 

Qu’est-ce qui a convaincu l’un des derniers grands érudits français de la culture arabe, tel André Miquel, à publier ses derniers livres chez Orients Éditions ?

Small is beautiful, dit-on ! Plus sérieusement, je pense qu’il a trouvé que j’étais gonflée de me lancer dans cette tâche très difficile. Il aime ce monde et en connait toutes les facettes, la géographie, la poésie, la littérature, c’est formidable de voir un homme qui maitrise plus de dix siècles de culture arabe et vous en concocte un mélange d’une façon gourmande. J’ai beaucoup d’affection pour lui ; il a la concision et la liberté des grands sages.

Quels sont vos projets en matière de nouveaux livres, dans un contexte où l’on lit de moins en moins ?

 

Je ne crois pas que cela soit forcément vrai, le livre se maintient très bien. J’essaye d’accrocher les gens aussi par l’image. Je propose une collection « Icônes » qui recense ce qui vient d’Orient et est populaire ici : Le kebab, la main de Fatima, Oum Kalsoum ou Dalida viennent d’Orient mais appartiennent aussi au public français, on suit l’essentiel d’un sujet avec une iconographie très riche. Je viens aussi de lancer une collection d’essais avec des sujets traités par de grands spécialistes arabes, le Salafisme d’Azmi Bisshara, Hegel et l’islam, d’Hussain Hindawi.

Toute une tradition française de la culture d’Orient est en train de disparaître – André Miquel en est le dernier spécimen. Comment l’expliquez-vous et comment jugez-vous la situation aujourd’hui ?

C’est un très long sujet. Dominateurs, dominés qui n’ont pas encore digéré leur histoire… Je crois aussi aux « sang-mêlé » qui aiment forcément les deux côtés de la Méditerranée et sont de plus en plus nombreux. Oui, je sais qu’il n’y a plus de chaire d’arabe au Collège de France c’est étrange … mais je crois que l’Orient, les Orients comme s’appelle ma maison d’édition sont plus que jamais ancrés en nous.

Tout d’abord, par cette terre sacrée qui a enfanté les trois monothéistes – ce dont nous souffrons toujours beaucoup. Et par bien plus que cela, par les échanges, par la réécriture de l’histoire des historiens, l’Internet, et même par cette réémergence du sacré, du religieux, qui peut être un poison mais aussi une façon de comprendre. Rappelons-nous qu’après les attentats du 11-Septembre, les ventes du Coran ont très fortement augmenté. Toujours le retour au livre, donc !

HBY 

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