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Littérature

Sabah Abouessalam-Morin : « Quelque chose a changé…»

Sabah Abouessalam-Morin, universitaire, et directrice scientifique chaire complexité à l’Unesco a cosigné avec son époux, Edgar Morin, Changeons de voie, un livre qui explore la quête de sens en ces temps de coronavirus. Des interrogations qui questionnent sur le monde et sur chacun d’entre nous.

Propos recueillis par Sami Utique

Comment Changeons de voie a-t-il cheminé : de l’idée à la collaboration?

Le confinement nous a permis de nous retrouver unis autour de l’événement pandémique et nous avons passé les trois mois, de mars à mai, à travailler ensemble. Edgar a été très demandé par les médias ; jamais je ne l’avais vu aussi sollicité !

Il répondait à deux ou trois interviews par jour. Je l’ai rarement vu aussi dynamique et surtout de bonne humeur pour accepter de jouer le jeu des divers médias s’intéressant à lui, comme pour faire appel à son vécu du siècle et de ses crises, regard sans doute utile pour comprendre la crise de la Covid-19.

C’est lors d’un déjeuner que j’ai évoqué l’idée de faire un livre qui résumerait ses différentes interviews… L’idée a fait son chemin et Edgar me propose de l’écrire avec moi. J’ai accepté.

Nous avons alors commencé à discuter du plan, puis de la rédaction pour chacun et de la relation avec l’éditeur qui devait accepter de travailler avec les deux.  Ce travail a été très intense et pour plusieurs raisons : d’abord parce que le thème était et est toujours d’actualité et que nous n’avions pas le recul que pouvait offrir la recherche sur des phénomènes déjà étudiés ou expérimentés avant. Nous n’avions que notre capacité à faire de la prospective, même si nous avons entrepris un travail d’interprétation et d’analyse sociologique, politique des questions relatives à l’histoire des crises, au système libéral de nos économies, etc.

Ensuite, la raison de son intensité est relative à nos caractères : Edgar aime écrire sans plan, dans un premier temps, sans échanges. Et une fois qu’il a écrit ses parties, il a du mal à accepter un regard critique venant de moi. Il se braque et cela nous a conduits plus souvent à des heurts. Les choses se sont calmées puisque j’ai opté pour le respect des idées d’Edgar – après tout, il était entendu que c’était d’abord son livre. Toutefois, lui apporter un regard et une touche complémentaires ne pouvait qu’enrichir son texte et non le détruire.

Les gens ont compris que quelque chose a changé et doit les inciter à changer eux-mêmes. Mais ce changement est-il accessible à tous ? Ce n’est pas évident de choisir de vivre à la campagne plutôt qu’en ville, de résister à la société de consommation, de limiter les déplacements…

Nous avons donc écrit sans relâche pendant le mois de mai et, chacun à son bureau, nous étions assidus jusqu’au soir où nous avions pris l’habitude de venir confronter nos textes. Parfois, il arrivait qu’Edgar refuse un plan de chapitre ou une rédaction et tard dans la nuit je le voyais se lever, se mettre à son bureau et reprendre mon plan ou mon paragraphe critiqué quelques heures auparavant. Ce fut notre rituel pendant quatre semaines et le jour de la remise du texte final a été à la fois un soulagement mais aussi un manque terrible. Nous étions habitués à ce travail de charrette qui nous a bien maintenus en forme dans un contexte de confinement et de solitude pour beaucoup parmi nous.    

Vous êtes universitaire et écrivaine. Comment se passe cette cohabitation entre deux intellectuels, Edgar Morin et vous. Comment les échanges, les influences, les convergences s’opèrent au sein du couple ?

Entre Edgar et moi, il s’agit d’abord d’une grande complicité intellectuelle qui nourrit jour après jour notre relation. Nous adorons commenter les nouvelles, donner chacun son analyse et son avis sur un fait politique, un fait de société ou un fait culturel. Nous profitons souvent de nos moments de repas pour ces échanges. Nous avons aussi beaucoup de complicité pour les films qu’on regarde ensemble et qu’on commente.

Souvent on s’aperçoit que nous nous complétons au-delà de nos analyses communes. Il arrive que l’un de nous n’ait pas bien vu ou compris un passage dans le film et le regard croisé est assez riche entre nous. C’est notre complicité et nous aimons nous adonner à cet exercice après chaque film vu ensemble.

Nous adorons aussi voyager et même si c’est un peu agaçant parfois car Edgar est souvent sollicité de tous les côtés. Ces derniers temps, cette sollicitation devient du harcèlement car les gens veulent à n’importe quel prix « leur Edgar Morin » et certains solliciteurs le veulent même sur un lit de malade tellement ils sont esclaves de leur programmation et négligent, de ce fait, le facteur humain que je regrette beaucoup si je devais parler de mon expérience en tant qu’épouse.     

Quels sont les sujets des recherches et d’études sur lesquels vous travaillez ?

Durant toute ma carrière d’enseignante-chercheure, j’ai toujours gardé le souci d’ajouter à mes tâches d’enseignante des responsabilités pédagogiques et administratives, des activités plus collectives au sein de programmes et d’équipes de recherches ainsi que des travaux de consultante et de participation à des rencontres internationales.

Mes recherches et mes thèmes d’enseignement ont porté et portent progressivement sur des questions relatives à la pauvreté urbaine dans les pays en développement, à la question de démocratie participative et de la gouvernance urbaine, à la question des politiques de logement des exclus, au rôle des institutions internationales telles le FMI et la Banque mondiale dans le traitement de la pauvreté urbaine dans les pays du Sud.

Par ailleurs, je travaille aussi beaucoup avec Edgar sur la question de la complexité, et de l’éducation.   

La Covid-19 a fait naître l’ardente nécessité de « changer de voie » même si les incertitudes restent considérables, pensez-vous que cette fois les humains aient compris qu’il faut changer de civilisation pour éviter le collapse?

Je dirais plutôt que les gens ont compris que quelque chose a changé et doit les inciter à changer eux-mêmes. Mais ce changement est-il accessible à tous ? Ce n’est pas évident pour chacun de choisir plutôt de vivre à la campagne qu’en ville, de résister à la société de consommation pour mieux manger qu’avant, de limiter les déplacements en voiture polluant l’environnement…

On le voit autour de nous, ce sont les grands patrons, les retraités qui ont les moyens d’aller vivre à la campagne et les personnes aisées qui ont choisi de quitter les grandes villes pour rester à la campagne et grâce au télétravail certains patrons ne reviennent plus en ville, car ils ont compris la qualité de vie que leur offrait la campagne pendant le confinement. Changer de vie et changer de voie me semblent inséparables, mais également difficiles alors que nous vivons dans les incertitudes quant à la pandémie et que nous sommes menacés par une grande crise  économique à venir. Je conclurai donc en disant qu’un changement de voie serait le seul moyen, je crois, pour faire renaître un espoir vers un mieux vivre, vers un monde meilleur…

Une réponse à “Sabah Abouessalam-Morin : « Quelque chose a changé…»”

  1. Author Thumbnail Lespiac Elizabeth dit :

    Bravo et merci à tous les deux pour ce travail constant qui consiste à chercher du sens et faire du lien entre une mosaïque d’événements qui nous touchent actuellement afin, justement, d’éclairer notre voie, trouver notre chemin…ne pas se sentir perdus, perplexes, sidérés devant l’actualité.

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