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Littérature

Ne reste pas à ta place : Un parcours contre les stéréotypes

Cofondatrice du mouvement Les indivisibles, journaliste, essayiste, Rokhaya Diallo publie Ne reste pas à ta place, récit de son parcours et de ses engagements de femme française, noire et musulmane. 

Par Guillaume Weill-Raynal 

Beaucoup la considèrent comme une rebelle ou une provocatrice. Quand on ne la traite pas carrément de « communautariste » ou d’« islamo-gauchiste». À cause des propos qu’elle tient ? Ou peut-être en raison du caractère sensible des sujets sur lesquels elle s’exprime… Rien ne la destinait pourtant à une carrière publique.

D’où le sous-titre du livre, Comment arriver là où personne ne vous attendait. Un étonnement qu’elle fait sien, dès les premières pages, au regard de ses origines qui constituent le plus souvent un marqueur social – elle est née en 1978 à Paris, de parents ouvriers, immigrés sénégalais –, à quoi s’ajoutait un caractère pour le moins introverti. « J’ai été une enfant, puis une adolescente extrêmement timide. L’ado maigrichonne qui a de super notes mais dont on n’entend jamais le son de la voix, c’était moi. » 

Nul tourment ni frustration, pourtant, dans ce souvenir. « Je ne dirais pas que je n’osais pas parler, mais plutôt que je n’en ressentais pas la nécessité. » Car son enfance en banlieue parisienne est heureuse et paisible, bercée, dit-elle, par le cliquetis de la machine à coudre de sa mère, « renommée » pour la qualité de ses vêtements traditionnels vendus aux Africaines du quartier.

Je suis née Noire et musulmane dans un pays qui se pensait Blanc et chrétien. Comment s’assumer quand on appartient à une catégorie dont la présence est si rarement mentionnée, quand on n’existe pas dans le roman national ?

Une mère ayant fait le choix « rarissime » pour une Africaine de n’avoir que deux enfants, à cause de l’exiguïté des logements français. Pour permettre à chacun d’avoir sa chambre et de pouvoir « étudier après l’école ». Chez les Diallo, la réussite scolaire était « promue comme un impératif ». 

Son père, un homme lettré et charismatique qui « n’a reçu d’autre diplôme que celui de l’école de la vie », joue un rôle de guide spirituel au sein de sa communauté, et occupera les fonctions de délégué des parents d’élèves tout au long de la scolarité de ses enfants à qui il inculquera aussi bien les valeurs traditionnelles de la religion musulmane que celles de l’intégration républicaine. « Sans y prêter garde, nous naviguions en permanence et très naturellement d’une culture à l’autre. » 

Sans avoir conscience de sa condition sociale, et animée d’une curiosité boulimique, Rokhaya Diallo dévore toutes sortes de livres, passe une bonne part de son temps devant la télé, et s’identifie à chaque personnage réel ou de fiction. Une ouverture sur le monde en douceur, sans révolte, mais qui l’a aidée « à abattre symboliquement les barrières sociales ». Elle n’a jamais ressenti ce sentiment de honte qu’éprouvent parfois les enfants d’immigrés pour leurs parents. Lorsque ses camarades d’école ironisent sur la « robe » (un boubou) que porte son père, elle s’étonne surtout de leur manque de culture… 

Combattre les préjugés 

La prise de conscience vient progressivement. Après le bac, études de droit, puis école de commerce. Enfant de la télé, la jeune femme rêve de travailler dans la production de dessins animés. Elle commence sa carrière chez Disney, mais s’y ennuie. Elle se cherche. Et elle a remarqué qu’à chaque palier de l’ascenseur social auquel elle accédait, le nombre de non-Blancs se réduisait chaque fois un peu plus. Et qu’inversement y régnaient de manière croissante les stéréotypes et l’ignorance.

Du « Tu viens d’où ? », aux musiques afros des soirées où chacun semblait attendre qu’elle commençât à se déhancher. Et aussi les médias, leurs commentateurs parlant de réalités dont ils ignorent tout, et leurs fictions qui offrent trop rarement de modèle d’identification aux Français noirs, sinon sous les traits de marginaux, quand ce n’est pas de délinquants. « Je suis née Noire et musulmane dans un pays qui se pensait Blanc et chrétien […] Comment s’assumer quand on appartient à une catégorie dont la présence est si rarement mentionnée, quand on n’existe pas dans le roman national ?»

En 2007, elle fonde, avec une bande d’amis, Les Indivisibles, une association qui se propose au départ de lutter, au moyen d’une veille médiatique, contre les préjugés qui ne définissent les Français que selon leur religion ou leur apparence physique. La veille médiatique aboutira à la création des Y’a bon awards, une cérémonie humoristique récompensant les dérapages les plus remarqués. Le succès est immédiat. Le quotidien Libération parle d’« antiracisme nouvelle génération », Rokhaya Diallo enchaîne invitations sur les plateaux de télévision et à la radio, et signe quelques chroniques dans la presse écrite.

En 2009, Canal + lui offre une chronique quotidienne dans sa Matinale, qu’elle poursuivra quatre années durant. Suivront d’autres collaborations, notamment avec LCP (La Chaîne Parlementaire). Et plusieurs livres. « En réalité, je n’ai pas choisi le journalisme, c’est le journalisme qui m’a choisie». Même si, reconnaît-elle, cette rencontre correspondait à son goût pour l’engagement et pour l’écriture, « qui ont bouleversé le cours de mon existence».

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