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Littérature

Jean-Joseph Boillot : Un monde en quête de sens

Dans un monde en crise, la quête de sens est une manière de se repenser et de trouver les bonnes raisons de réduire le poids des incertitudes. Jean-Joseph Boillot, expert en géopolitique, s’est attaché à arpenter ce champ du possible pour nous ouvrir les yeux sur les ressorts profonds de la sagesse. 

Par Hichem Ben Yaïche et Nicolas Bouchet

Spécialiste de géopolitique, vous publiez Utopie Made in Monde : le sage et l’économiste, publié aux éditions Odile Jacob. Pourquoi aller vers ces territoires dont Paul Ricoeur disait que ce sont « un ailleurs qui est un nulle part » ?

La Covid-19 m’a permis en effet à la fois d’écrire chaque matin et de jardiner chaque après-midi, chez moi en Normandie ! Quand on est scientifique, il faut tout à la fois se poser un moment mais aussi se laisser embarquer dans des découvertes et ne pas croire que l’on connaît déjà la réponse à tout.

Mon hypothèse de départ, en 2017, était que le monde va mal parce que les utopies sont devenues des dystopies. Que celles-ci soient marxistes ou capitalistes, l’idée était d’aller chercher le ver qui était dans le fruit. Le hasard a fait qu’en poursuivant cette hypothèse, on voit que les utopies motivent encore la vision quotidienne de gens qui veulent un monde meilleur.

J’ai peu à peu découvert la manière dont « les utopies réelles » du XXIe siècle, deviennent des utopies mâtinées de sagesse, en raison même des échecs des grandes utopies de l’histoire. C’est ce qui m’a frappé en allant sur le terrain en Afrique, en Inde, en Chine, mais aussi en Europe, notamment en Allemagne.

Chez d’autres, l’utopie s’est en effet transformée rapidement en idéologie, ce qui a été le cas pour le marxisme. Il s’agit au départ d’une idéologie plutôt économique, devenue une dystopie communiste par l’idéologie du pouvoir. L’utopie libérale, au sens politique et au sens économique, devient elle aussi une idéologie fossilisée et incapable de se transformer.

Petit à petit, le livre entre dans le monde de l’utopie d’une autre façon que l’hypothèse de départ, en comprenant les limites des grandes utopies du XXe siècle, à savoir leur absence de sagesse. J’ai découvert la manière dont les utopies du XXIe siècle, que j’appelle des « utopies réelles », deviennent des utopies mâtinées de sagesse, en raison même des échecs des grandes utopies de l’histoire. C’est ce qui m’a frappé en allant sur le terrain en Afrique, en Inde, en Chine, mais aussi en Europe, et notamment en Allemagne.

Leurs adhérents semblent plus posés et réfléchis. Je raconte au sujet de la Mauritanie comment, dans le village de Maaden, on réinvente une utopie soufie qui fait revenir les jeunes parce qu’on fait des compromis pragmatiques avec la modernité, comme les téléphones mobiles.

Ceci explique le titre Utopie Made In Monde mais aussi le sous-titre essentiel, le sage et l’économiste. C’est-à-dire que la sagesse mélangée à l’utopie permet, peut-être, de garder une image optimiste de l’avenir du monde malgré ses défis fantastiques et d’éviter les dystopies que nous réservent le changement climatique et la société de surveillance.

Quels sont les points d’application de votre vision si différente, frugale, de proximité, de fusion avec notre monde ? Le monde est actuellement aux antipodes de cette logique.

Votre remarque est très juste. C’est le fameux yin yang. Le monde tel qu’on le perçoit, comme un dôme situé au-dessus de nous, est souvent celui auquel on se restreint. On est surpris de voir que, dès que l’on va sur le terrain, même tout près de chez soi, ce monde n’est pas la cheville ouvrière du monde tel qu’il est.

On s’aperçoit que coexistent des utopies de résistance et des univers concrets comme la famille. En haut, on est dans une vision où l’idéologie du progrès pour le progrès l’a nettement emporté. Un cycle long où l’on conçoit des rasoirs plus rapides qui libèrent du temps pour concevoir des rasoirs encore plus rapides ! Tel n’est pas le cas sur le terrain.

J’ai découvert dans le cas chinois, alors qu’on en a cette image du parti unique, de Xi Jinping, de Mao… qu’il suffit d’aller visiter des usines, de rencontrer des cadres du parti et d’entamer la discussion pour sortir du pour ou contre. Je raconte la rencontre avec deux cadres dans une usine de Dali dans le Yunnan.

Ce qui les motive, ce n’est pas l’idéologie dans laquelle, au niveau central de Pékin, on a pris le pouvoir et on entend le conserver. Les veilles sagesses que sont le taoïsme, le confucianisme et le bouddhisme Chan sont extrêmement vivantes. En fait, on se demande qui surveille qui, du parti ou du peuple.

La posture du sage est celle qui évite de tomber dans le jugement de ce qu’on lui fait voir pour aller regarder par soi-même. Nous sommes hélas trop dépendants de filtres d’informations qui nous empêchent de voir le monde tel qu’il est. Ces biais sont très forts à propos de l’Afrique notamment.

Vous avez longtemps travaillé sur les économies du monde émergent : la Chine, l’Inde, et l’Afrique. Avec la pandémie que nous vivons, ce monde semble tantôt en déroute, tantôt en recomposition. Concrètement, à quoi tiennent ces transformations ?

Le modèle chinois que je connais bien depuis le début des années 1980 a consisté en une sorte de Jeux olympiques du rattrapage économique et géopolitique à l’égard des puissances occidentales. Or, depuis le début de la pandémie, on observe une transformation silencieuse : la population chinoise qu’on ne voit pas et dont on ne parle jamais est fatiguée.

Elle veut se recentrer sur elle-même, elle devient même paresseuse au sens positif du terme de Paul Lafargue (Éloge de la paresse) et elle n’est plus du tout obsédée par le monde. On entend parfois dire que la Chine va envahir le monde. Sans doute dans la tête de certains dirigeants, ceux qu’on appelle les loups ou les faucons. Pas du tout pour le gros de la population !

L’étranger n’intéresse plus la Chine, ce qui va parfois jusqu’à une très grande xénophobie. Pour leurs vacances, 100% des Chinois sont restés dans leur pays. C’est tout à fait nouveau. Auparavant, l’obsession était d’aller en Malaisie, en Indonésie, aux États-Unis ou au Canada. L’empire chinois a construit sa muraille, qui n’est plus en pierre mais cybernétique et économique, faite de réseaux d’approvisionnement en matières premières et de sécurisation de certains marchés stratégiques.

Qu’en est-il de l’Inde et de l’Afrique en comparaison de votre analyse de la Chine ? Comment les choses se passent-elles ?

Après avoir divisé le monde en deux, entre émergents et non émergents, on a eu tendance à mettre tous les émergents dans le même panier. Cela ne se passe pas comme ça ! Dans le cas de l’Inde, très touchée en avril 2021 par le variant britannique, la différence d’écosystème a fait des ravages. Il n’y avait aucune filière sanitaire dans ce pays qui permettait de faire face à un tel variant, en particulier à cause du manque terrible d’oxygène.

Je sens mes amis africains plus conscients de la nécessité de modèles de développement endogènes, que ce soit sur un plan sanitaire, agricole ou monétaire. Peut-être les Africains trouveront à la faveur de cette crise mondiale une voie originale pour un développement soutenable. Ce ne sera ni le modèle chinois, ni le modèle indien.

Dans un premier temps, le nombre de morts a été bien supérieur aux chiffres officiels, absurdes, que l’on peut multiplier par dix. Outre le problème du chaos organisationnel typique de l’Inde, l’impact sanitaire été renforcé par la pollution urbaine qui a explosé en quelques décennies ainsi que par des faiblesses biologiques liées à la sous-alimentation et à la malnutrition attachées à la persistance d’une pauvreté de masse.

Puis tout à coup, on ne parle plus de la « catastrophe sanitaire indienne ». Les médias tournent la tête ailleurs pendant que les courbes de mortalité chutent sans que la vaccination ne progresse d’une façon notoire.

Le modèle d’émergence de l’Inde devrait être complètement remis en cause par la crise sanitaire au profit d’un modèle plus endogène. L’Inde post-Covid ne retrouvera pas le décollage par extraversion qu’elle a vendu un moment au reste du monde.

Elle s’est présentée comme un substitut de la Chine dans les secteurs qui sont ses points forts comme les biotechnologies, avec la première production mondiale de vaccins, ou le software. Mais on ne fait pas un décollage avec seulement le dixième des actifs sûr-diplômés et parlant l’anglais. L’inde pourrait retourner en grande partie vers son modèle gandhien d’économie frugale et décentralisée.

J’ai inclus dans le livre des observations de terrain que j’avais collectées avant la pandémie. J’observe qu’elles sont aujourd’hui en phase d’accélération. En particulier, un modèle agricole alternatif à la Révolution verte des années 1970 puisque cette expérience a apporté des points positifs mais aussi des conséquences épouvantables sur l’épuisement des terres et la santé des populations.

On a vu des paysans qui ne pouvaient plus se nourrir eux-mêmes. Cette vague de l’agriculture naturelle est en train de s’accélérer du fait de la pandémie et on s’achemine vers un modèle plus local où « je mange ce que je produis et transforme sur place ».

Quelle est la place de l’Afrique dans tout cela ?

De ce que je perçois du Sénégal, du Mozambique ou de l’Éthiopie pour parler des derniers pays visités, c’est que la pandémie n’a pas, pour l’instant, atteint l’Afrique comme les autres continents, avec pour exception l’Afrique australe. Il y a eu dans cette région un scénario à l’indienne. Le reste du continent ne connaît pas pour l’instant un phénomène de surmortalité massive.

L’Afrique se cache ! Les systèmes y sont très différents de l’Inde, qui aurait pu éventuellement vacciner sa population entière si elle n’était pas un chaos organisé. L’Inde n’a pas comme les Chinois les capacités de mettre en place un système centralisé. Tant mieux si tous les pays ne sont pas comme la Chine. Mais comment faire ? Les systèmes sanitaires africains ne sont pas capables non plus d’affronter un choc de cette ampleur.

Or rien ne dit que le scénario indien ne se produira pas dans cette Afrique qui pour l’instant n’a pas été touchée de plein fouet. Voyez comment a évolué la grippe espagnole. Avec un schéma pandémique de ce type, il est possible qu’un variant encore inconnu soit capable, dans l’écosystème africain, de provoquer une hécatombe. On le sait.

Ce qui vient de se passer en Tunisie est assez intéressant. Ce pays a connu ce mécanisme bien qu’il soit, d’une certaine façon, un pays développé. L’autre scénario possible est que l’Afrique soit épargnée en partie, un peu comme au moment de la grippe espagnole avec 2% des victimes de la planète je crois.

Dans les deux cas, le modèle mental est en train de changer complètement en Afrique. Je sens mes amis beaucoup plus conscients de la nécessité de modèles de développement endogènes, que ce soit sur un plan sanitaire, agricole ou monétaire. Bref, les Africains trouveront peut-être à la faveur de cette crise mondiale une voie originale pour un développement soutenable. Ce ne sera ni le modèle chinois, ni le modèle indien.

Jean-Joseph Boillot

Pour une mise en perspective et conclure cette rencontre, comment voyez-vous dans ce monde brownien en pleine transformation les tendances de ce qui va impacter nos vies et notre monde ? Sans pour autant jouer au devin !

Cela vaut mieux car on se trompe toujours ! Je resterai donc dans le ni-ni. Nous n’allons ni vers la société de surveillance généralisée, hyper-technologique d’une humanité dite augmentée, ni vers un monde où le changement climatique va tout d’un coup s’arrêter et où les pandémies liées à la chute de la biodiversité vont disparaître.

Nous allons continuer sur une route de progrès qui n’est pas ce que les idéologues ont prédit. On a connu un capitalisme assorti d’un colonialisme épouvantable au moment de la révolution industrielle, puis la crise des années 1930, le nazisme, le stalinisme etc. Mais tout cela est déjà oublié par les Occidentaux. Derrière ces essais-erreurs, la sagesse progresse, j’en suis convaincu. Le progrès n’est pas une ligne droite, mais un sentier sinueux.

HBY & NB 

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