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Portraits

Souvenirs de Michel Camdessus

Treize ans à la tête du FMI, ballotté entre les intérêts des grandes puissances et le besoin de venir en aide aux pays pauvres. Michel Camdessus, acteur et spectateur de grands événements comme la transition en Afrique du Sud livre son témoignage.

Michel Camdessus vient de publier un livre de souvenirs de ses 13 années passées au Fonds monétaire interna­tional (FMI) de 1986 à 1999, comme directeur général. Le titre du livre est emprunté au prologue du Soulier de satin de Paul Claudel : «… l’auteur s’est permis de comprimer les pays et les époques, de même qu’à la distance voulue, plusieurs lignes de montagnes séparées ne sont qu’un seul horizon… »

Michel Camdessus va démontrer qu’il est possible de s’occuper des grands problèmes auxquels doivent faire face les pays du G10, sans pour autant se désintéresser des problèmes qui assaillent les pays pauvres.

Après avoir longuement réfléchi, Michel Camdessus accepte, sur la recommandation du gouvernement français, de se porter candidat au poste, bien qu’il s’interroge sur le sens de cette nouvelle mission, après avoir été direc­teur du Trésor et gouverneur de la Banque de France. Sa ligne directrice a toujours été de donner confiance. Dans ce cas précis, elle lui permet de répondre au cinquième paragraphe des statuts qui dispose de « donner confiance aux membres… ». Surtout, elle correspond à la densité de son équation personnelle très marquée par la foi chrétienne et for­gée par les écrits d’Emmanuel Mounier et du père Teilhard de Chardin.

Cette orientation est d’autant plus cardinale qu’en réponse à Paul Ricoeur qui lui dit « j’ai, enfin, l’occasion de ren­contrer quelqu’un qui a l’expérience de la toute-puissance… C’est cela, ce qui se vit au FMI… », il n’hésite pas à répondre : « Mon expérience, à y regarder de près, est plutôt celle d’une fréquente et réelle impuissance… » Voyons-y un signe caractéristique de la très grande modes­tie et de l’humilité d’un haut fonction­naire qui a pourtant occupé les postes les plus prestigieux de la République et du monde !

Ce livre de souvenirs est marqué par l’intime conviction de la nécessité d’une approche multilatérale pour trouver des solutions aux grands problèmes écono­miques de notre monde : « À un moment où l’on dénote un repli sournois ou carré­ment affiché vers la conception westpha­lienne de la diplomatie, voire vers le cha­cun pour soi, j’ai le devoir de redire une fois de plus ma confiance dans l’approche multilatérale des problèmes mondiaux. »

Au fil des pages, des anecdotes, et de la présentation des problèmes et des recherches de solutions, Michel Cam­dessus démontre son tropisme pour les pays du Sud, et notamment pour l’Afrique subsaharienne. « J’y ai trouvé une véritable illustration frappante de cette vérité que le pape Paul VI avait si bien exprimée à la tribune des Nations unies : “ Le développement est désormais l’autre nom de la paix ”. » Tout un programme pour les organisations multilatérales comme le FMI.

L’auteur va consacrer de nombreuses pages à répondre à la question : « Que faire pour les plus pauvres ? » Il va démon­trer qu’il est habité par cette urgente obligation alors que certains considèrent qu’elle ne relève pas des missions du FMI. Il rapporte les termes d’un extraor­dinaire entretien avec le secrétaire d’État américain George Schultz qui n’hésite pas à lui dire : « Vous aimez l’Afrique et vous êtes sensible à la situation des pays pauvres, nous n’allons pas vous le repro­cher ; mais ne perdez pas votre temps avec eux pour pas grand-chose. Ils ne pèsent pas beaucoup dans les grands équilibres mon­diaux. Laissez donc tout cela à la Banque mondiale et occupez-vous des grands sujets : nos déséquilibres budgétaire et extérieur ici, la stabilité des changes, bref, le G10 ! » Michel Camdessus va démontrer qu’il est possible de s’occuper des grands problèmes auxquels doivent faire face les pays du G10, sans pour autant se désintéresser des problèmes qui assaillent les pays pauvres.

Pendant 13 ans, il va répéter sa profession de foi : «… l’action conjointe de trois mains et non d’une seule : « la main invisible du marché ». Certes, on n’a rien inventé de mieux pour l’ordinaire de la vie économique, mais les marchés peuvent se tromper et beaucoup de prédateurs s’y rencontrent ; il y faut la main régulatrice de l’État. Le marché, enfin, ne sait pas régler les problèmes de pauvreté ; il y faut donc aussi la main de la solidarité, capable d’introduire une indispensable gratuité dans les transactions économiques».

Le traitement de la dette extérieure des pays les plus pauvres constitue la déclinaison la plus éclatante de cette préoccupation, d’autant que la baisse des cours des matières premières, principale source de revenus de ces pays, va rendre de plus en plus difficile le service de la dette pour ces pays. Aux tenants de la doctrine TINA, acronyme de la formule «There is no alternative », il va opposer un volontarisme patient et déterminé. Il va nous décrire le processus de création de la facilité renforcée d’ajustement structurel (ESAF) avec Alassane Ouattara, alors directeur Afrique du FMI et aujourd’hui président de la Côte d’Ivoire.

Tout démarre avec une scène intimiste, un petit-déjeuner, un samedi matin chez lui, pour un « remue-méninges » avec Alassane Ouattara, ainsi qu’avec son épouse Brigitte, très présente tout au long de ses aventures. La présentation des nombreuses tractations pour vaincre le scepticisme démontre ses énormes qualités de négociateur pour obtenir l’adhésion des membres du Fonds. Cette victoire est importante car elle permet au FMI de redevenir crédible pour 60 pays très pauvres, à un moment critique où le consensus de Washington relatif à l’impérieuse nécessité des plans d’ajustement structurel est incontournable pour sortir ces pays de la crise.

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