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Portraits

Michel Camdessus: réformer

Vous évoquiez les premières crises financières et économiques du XXIe siècle… On va de crise en crise, cela ne semble pas s’arrêter. S’agit-il d’une véritable crise systémique? À quoi serait-elle liée?

Elle est liée au fait qu’on n’a pas pris – et de loin – toutes les mesures qu’il faudrait pour les éviter. Cela se dit en trois phrases : il faut des crises pour que les pays commencent à réformer.

S’il n’y a pas de crise, on ne réforme pas. Dès que cela va mieux, on ne réforme plus du tout. Et c’est ce que nous vivons. Le grand problème, c’est ce retour au Business as usual, cette propension à revenir au vert paradis des années d’autrefois. Cette politique prépare la crise d’après !

C’est la raison pour laquelle – j’y fais allusion dans mon livre – en 2009-2010, pendant que la crise se développait encore, nous nous sommes réunis avec une vingtaine d’anciens grands dirigeants finan­ciers du monde, pour dire au G20 : « Attention, vous ne mettez pas le doigt sur l’essentiel, sur le problème de la régulation des liquidités, sur le problème de la gouvernance mondiale des finances… faites-le, voici des propositions, et faites-le maintenant, demain, il sera trop tard. » Malheureusement, sur ces entrefaites est arrivée la crise souveraine en Europe. L’attention du G20 a été attirée ailleurs, et ces mesures restent à prendre. Si on ne poursuit pas cet effort de réformes, la prochaine crise adviendra.

Si on veut que l’Afrique croisse encore plus, de manière plus stable et continue, et crée des emplois, il faut faire en sorte que le produit de la croissance soit plus égalitaire et que les budgets de ces pays, leurs instruments de redistribution à travers les dépenses d’éducation, de santé maternelle et infantile, les dépenses d’infrastructure rurale, d’infrastructure urbaine, financées par les ressources qui sont détournées, permettent d’aller vers une croissance humaine beaucoup plus équilibrée.

Mais comment expliquer cet aveuglement ou ce décalage permanent, alors que tout le monde sait qu’une réforme est nécessaire dans le sens que vous indiquez, mais que la décision n’est jamais prise ?

Pour différentes raisons : la première est qu’évidemment, les dirigeants ont beaucoup de choses à faire, sont très occupés par l’immédiat, et n’ont pas beaucoup l’occasion de relever le nez du guidon. Ils ne le font que sous le coup de la crise, ou si l’opinion publique, derrière eux, les y pousse.

Malheureusement, ces questions sont compliquées, l’opinion publique a ses préoccupations, et elle ne pousse pas beaucoup pour ce type de réformes dont elle ne perçoit pas tous les enjeux. Du coup, je me tourne vers les journalistes et je suis heureux qu’un journaliste comme vous m’interroge sur ces questions fondamentales.

 Mais cette situation n’indique-t-elle pas plutôt la difficulté d’une gouvernance mondiale, et cette impossibilité de la mettre en oeuvre ? On reste dans l’incantation et les urgences se posent d’une façon extrêmement vive, d’année en année.

Je ne saurais mieux dire. Je crois qu’en effet, il est très urgent de réformer. Et là, les Européens, qui ont l’expérience d’une mise en commun de leur monnaie – ce qui n’est pas rien – et d’une gestion en commun de leurs problèmes, auraient quelque chose à dire.

Mais compte tenu du monde vers lequel on va, qui sera un monde multipolaire, où le dollar ne sera plus la seule monnaie dominante, où l’on verra la monnaie indienne, peut-être la roupie indonésienne, certainement l’euro…, quelques grandes monnaies dominer la scène mondiale, eh bien il est absolument indispen­sable que, dès maintenant, on s’interroge sur la manière de gérer cela ensemble.

Nous devrons éviter que de nouvelles crises de liquidités ne viennent mettre le feu aux poudres, et faire surtout en sorte que tous les pays du monde aient leur mot à dire, et qu’une structure de gouvernance mondiale suffisamment équitable soit mise en place de telle manière que ce nouveau G20 – qui sera peut-être un G24 – ait l’autorité. Parce qu’il aurait la légitimité de prendre les règles qui s’imposent.

Le problème, aujourd’hui, est qu’il n’y a pas de règles. Le G20 d’aujourd’hui peut faire de belles déclarations, peut proposer des codes de bonne conduite, mais sa légitimité s’arrête aux 30 pays qui sont « dans le coup ». Et il y a 193 pays dans le monde !

Ces institutions ne sont-elles pas plutôt le reflet d’un monde ancien, d’un monde dépassé ? Avec la multipolarité dont vous parliez, il y a peut-être d’autres institutions qu’il faut inventer…

Je dirais qu’il est temps de s’y préparer. Mais nous avons des institutions qui peuvent y être adaptées. Il n’y a pas énormément de choses à changer, dans ces institutions.

Mais encore faut-il être conscient de l’enjeu et encore faut-il le faire ! Or, vous savez, les peuples ont leurs vieilles habitudes… Quiconque rentre dans un club ferme la porte derrière lui.

Quiconque a le pouvoir le garde. Je citerai l’idée, pour le G20, de changer de règles de composition, pour faire de la place aux pays émergents, ou au-delà des pays émergents, au reste du monde.

On trouve que la proposition est très bonne, mais on a toujours tendance à attendre un peu. Car faire de la place aux autres, c’est perdre un peu de son pouvoir.

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