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Portraits

Michel Camdessus: réformer

Avec la passion et l’expérience de l’homme d’action, Michel Camdessus défend la mission du FMI, qu’il a dirigé durant 13 ans. Il plaide, en Afrique et ailleurs, pour des réformes douces qui rendraient inutiles les thérapies de choc décriées par les populations.

Par Hichem Ben Yaïche

Sort-on indemne de treize années passées à la tête du FMI?

L’expérience ne vous laisse pas indemne en ce sens qu’elle est formidable ! Elle vous fait traverser des épisodes d’histoire. Je ne suis pas un personnage taillé pour l’histoire, mais celle-ci m’a « balancé » là, et j’ai fait de mon mieux. J’ai eu la chance d’être entouré de colla­borateurs remarquables, et de les avoir choisis.

Ils ne m’ont pas déçu, au contraire, ils ont dynamisé mon action. J’ai eu donc cette chance-là. Dans ce travail, j’ai eu aussi la chance de rencontrer des person­nalités mondiales de premier plan.

Et parmi elles quelques voyous, il faut bien le reconnaître – Je n’en parle pas dans mon livre car ce n’est pas la peine de leur faire de la publicité. Mais aussi quelques hommes assez communs, et puis des sages… de vrais sages, des héros… et même quelques saints !

Comment avez-vous fait pour maîtriser cet outil formidable, avec sa technocratie, une expertise subtile et pointue, et une concentration d’autant de compétences ? Il faut mettre en musique tous ces instruments pour pouvoir servir la mission confiée…

Ne croyez pas que cela soit tellement difficile ! On y est préparé par sa propre histoire personnelle. J’ai eu la grande chance d’être formé dans la fonction publique française, qui est de bonne qualité. J’ai eu de grands maîtres en économie. J’avais, avant le FMI, dirigé de grandes institutions, comme le Trésor ; le Club de Paris est un remarquable lieu de négociations.

J’ai eu à diriger la Banque de France dans laquelle nous nous trouvons en ce moment, qui est très forte et de très belle tradition. Non seulement de discipline, mais aussi d’intégrité et de sérieux… et tout cela vous prépare. Quand vous arrivez, alors, dans une « boutique » comme le FMI, vous vous rendez compte, en effet, que les défis vont être différents, mais que les méthodes, fondamentalement, sont les mêmes.

C’est-à-dire qu’il faudra d’abord animer des équipes, trouver les hommes qu’il faut pour les positions importantes, se consacrer entièrement au boulot, le faire tranquillement, avec, tous les matins, le souci de mettre les gens au travail, sur les sujets essentiels… ne pas se tromper de priorités, et faire de son mieux. Voilà, c’est aussi simple que cela !

Qu’est-ce qui explique que le FMI soit une institution aussi décriée?

Elle l’est depuis ses origines à nos jours ! J’y vois trois raisons. La première, c’est parce qu’elle porte le diagnostic. C’est son métier : elle est là pour surveiller et interpeller les pays qui ne font pas ce qu’ils devraient. Alors, c’est vieux comme l’histoire du monde : on tue le messager ! Souvent, vous êtes le messager de mauvaises nouvelles.

Vous venez révéler des choses que les dirigeants préféreraient garder cachées. Un des maux les plus sérieux de l’économie du monde, depuis toujours, c’est le déni. Les dirigeants ne veulent pas reconnaître ce qui ne va pas chez eux. Deuxième raison : ces mêmes gouvernants – parce qu’ils sont dans le déni – se refusent à prendre, très, très longtemps, les mesures nécessaires. Et, en dernier ressort, ils ne les prennent que parce qu’il n’y a pas d’autres moyens, car tout le monde leur coupe les vivres.

Et à ce moment-là, vous venez, et la situation s’est à ce point dégradée que là où on aurait pu soigner la maladie avec deux cachets d’aspirine trois fois par jour pendant une semaine…, il faut amputer ! Alors, les chefs d’État, disent : « Ce n’est pas nous qui avons décidé l’amputa­tion… Évidemment, c’est le FMI ! » Troisième raison : le poids des idéologies. Vous êtes amené à prendre des mesures qui vont, disons, dans le sens du sérieux.

Or, il y a toujours des gens pour penser que l’économie, c’est la science… non pas la science « lugubre », comme disait Stuart Mill, mais c’est la science d’accommoder les choses de telle sorte qu’on n’ait pas à mettre les maisons en ordre. Alors ces gens-là vont tirer à vue sur vous. Et plus la crise est grave, plus il faut prendre des mesures difficiles, plus ils vont vous tomber dessus. Alors, voilà, ces trois phénomènes, multipliés par 50 ans et 190 pays. Évidemment, cela forge une réputation !

Très souvent, on reproche au FMI ses remèdes, cette thérapie de choc. Cette critique est-elle justifiée?

La logique est tout à fait simple : il n’y a de thérapie de choc que parce que là, il n’y a pas eu de thérapie douce ! Beaucoup de maux de l’humanité pourraient être soignés par des thérapies douces.

Mais lorsque vous laissez les crevasses s’élargir, lorsque vous laissez les fuites dans votre trésor ou dans votre budget se multiplier, lorsque vous laissez la corrup­tion se généraliser, à ce moment-là, en effet, il faut des thérapies « fortes », qui peuvent être des thérapies de choc quand il n’y a rien d’autre à faire pour rétablir la crédibilité d’un pays. La responsabilité n’est pas celle du FMI. Elle est celle des pays, des dirigeants, qui ont laissé de telles situations se créer. Ne tirez pas sur le chirurgien parce qu’il faut amputer le malade ! Demandez-vous pourquoi le malade est gangrené…

 Le FMI est-il nécessaire aujourd’hui?

J’observe tout simplement, malgré toutes ces critiques que vous rapportez éloquemment, que chaque fois qu’un problème se pose dans un pays, qui va-t-on chercher ? Le Fonds monétaire international ! Ça veut dire tout simplement que l’opinion publique et les gouvernements savent très, très bien que ce qu’il fait ; il le fait parce qu’il faut le faire.

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