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Portraits

Lionel Zinsou, président d’AfricaFrance s’exprime

Lionel Zinsou, président d’AfricaFrance s’exprime
  • Publiénovembre 29, 2017

L’Afrique n’est-elle pas trop sous la dépendance ou sous l’influence des bailleurs de fonds qui semblent toujours les décisionnaires prépondérants ? Elle ne s’est pas encore approprié certains outils nécessaires à ses choix…

Non, il faut regarder les chiffres. Comme partout dans le monde, la croissance en Afrique est endogène. Par exemple, au Bénin qui est un pays représentatif de la moyenne de l’Afrique subsaharienne, les dons et les prêts des bailleurs de fonds – bilatéraux ou multilatéraux – représentent environ chaque année entre 3 % et 4 % du PIB. De plus, les Africains sont toujours focalisés sur la nécessité d’investissements étrangers sur le continent. Mais c’est nous-mêmes – c’est l’Afrique – qui investissons en Afrique ! Au Bénin, les investissements étrangers sont de l’ordre de 4 % du PIB. Ce qui laisse, hors bailleurs de fonds et hors entreprises étrangères qui viennent investir directe­ment sur notre territoire, 92 % du PIB qui est réalisé chez soi par des investisseurs locaux et l’épargne locale. Les gens ne voient pas ces chiffres. Un pays comme le Bénin investit chaque année entre 20 % et 25 % de son PIB. L’Afrique se développe donc avec son épargne, celle des retraités, celle des cotisants à la Sécurité sociale, des gens qui ont des comptes de dépôt, etc. C’est en ce sens que la croissance africaine est endogène.

Aujourd’hui, l’aide est dépassée par les remises d’épargne des diasporas, qui constitue une autre forme d’épargne domestique, même si elle est le fait de gens qui résident à l’extérieur. C’est un phéno­mène majeur au Cap-Vert qui, grâce à cela, est devenu un pays moyen. C’est aussi le cas au Maroc ou au Sénégal, au Mali, au Soudan, au Nigeria. L’Afrique n’est donc pas dépendante ni des bailleurs des fonds ni des investissements étrangers, tous deux nécessaires, bien sûr.

Par rapport aux pays qui ont bâti leur émergence, comme la Chine, le Japon ou la Corée, qu’en est-il de la bataille du savoir ? En Afrique, tous les secteurs – l’enseignement, la formation, l’éducation – sont sinistrés.

Là encore, il faut regarder les chiffres. Par exemple, en ce qui concerne l’éducation, nous sommes partis de situations héritées des Indépendances : une analphabétisa­tion considérable ! Trop de gens pensent que dans les années 1950 ou 1960, l’école en Afrique n’était pas encore faillie, qu’il y avait de bons maîtres, de bonnes écoles en dur, etc. et qu’aujourd’hui, avec la croissance démographique, le système de l’école publique s’effondre. C’est faux. Aux Indépendances, les pays se trouvaient avec des taux d’alphabétisation scandaleux ! Aujourd’hui, selon les Nations unies, le Niger est le pays qui a le plus progressé au monde en matière d’alphabétisation ! Il y a un temps pour tout. On ne peut pas demander à l’Afrique de produire plus de prix Nobel et de résultats scientifiques qu’elle ne le fait aujourd’hui. Il faut bâtir étape après étape. Nous sommes déjà le continent qui va le plus vite en matière d’alphabétisation. Et nous disposons d’une école publique qui est capable de produire des standards internationaux.

Aujourd’hui, vous voyez des gens qui obtiennent leur baccalauréat en Afrique et qui réussissent très bien ensuite en Europe ou aux États-Unis, ou qui commencent leur premier cycle d’études en Afrique et qui vont ensuite dans les grandes écoles françaises ou américaines, mais c’est pour l’instant extrê­mement sélectif et petit en proportion.

Vous êtes bien conscient qu’il y a une nouvelle élite d’une qualité exception­nelle : les gens qui font la révolution du numérique, du téléphone, des paiements, qui construisent des infrastructures sont des ingénieurs, des mathématiciens, qui souvent, lorsqu’ils ont construit leur carrière à un haut niveau, reviennent vers l’Afrique. Et c’est cette part d’une génération qui entraîne l’Afrique. Dans les entreprises comme dans les gouvernements, on voit aujourd’hui une génération de jeunes à des niveaux d’excellence. La question est maintenant de partager tout cela, et c’est la question de la croissance inclusive.

Comment gagner cette course de vitesse entre une démographie galopante et le reste qui avance avec lenteur ?

J’aime bien penser contre les clichés. La situation n’est pas celle que vous décrivez. La démographie galopante en Afrique est une obsession européenne. L’Afrique est un continent très peu dense. Avec un milliard d’habitants et 30 millions de kilomètres carrés, nous sommes à une densité inférieure à 30 au kilomètre carré ! La densité française est de 120. En Grande-Bretagne, elle est de 240…

Nous sommes encore un continent vide. Alors, bien sûr, il faut tenir compte des déserts. Mais même si l’on enlève dix millions de kilomètres carrés, la densité reste très inférieure à l’Europe et à la plupart des zones d’Asie. Au moment des Indépen­dances, le continent comptait 250 millions d’habitants. Aujourd’hui, nous en sommes à 1,1 milliard. Nous sommes toujours un continent vide. Nous étions le continent le plus vide au monde, et nous le sommes toujours aujourd’hui.

Oui, mais qualitativement…

Commençons par regarder cette réalité. Certains parlent de démographie galopante en imaginant des marées humaines. Vous connaissez l’Afrique : des forêts, des savanes… Mais effectivement, si vous prenez l’échantillon de 22 000 habitants au kilomètre carré à Lagos, vous allez projeter cette image sur le reste de l’Afrique. Il faudrait que ceux qui s’inquiètent de la démographie galopante commencent par regarder le chiffre de densité qui est au quart d’un pays comme la France. Ils s’interrogeraient tout de même, en se demandant si cette idée de démographie galopante correspond aux faits. De plus, l’une des raisons pour lesquelles l’Afrique connaît aujourd’hui trois fois plus de croissance que l’Europe réside aussi dans cette dynamique démographique. Personne n’oserait soutenir que l’histoire des États-Unis aurait été handi­capée par une croissance démographique phénoménale créée par des flux de migration gigantesque. Il ne faut donc pas avoir un raisonnement sur l’Afrique qui se dispense des prémisses de base d’un raisonnement de bon sens. Il faut commencer par se poser la question : l’Afrique est-elle surpeuplée ? La réponse est : l’Afrique est le continent le plus vide au monde.

Quels sont les secteurs qu’il faut développer de manière prioritaire en Afrique ?

Il suffit de regarder les secteurs qui se développent de manière prioritaire aujourd’hui. Le secteur agricole et agroali­mentaire se développe rapidement. C’est la base de l’industrialisation en Afrique subsa­harienne. Cette base est différente en Afrique du Sud, au Maghreb, en Égypte, mais globalement, d’amont en aval, du champ jusqu’au supermarché, la dynamique est très importante. L’Afrique est en train de devenir un continent qui marche par des progrès de productivité. Nous sommes de ceux qui utilisent le moins d’engrais et de semences sélectionnées au monde. Nous allons en utiliser plus. Le secteur est en pleine crois­sance. Il fut un temps où nous produisions du manioc. Aujourd’hui, nous produi­sons de l’alcool alimentaire et des farines d’alimentation animale à base de manioc, sans oublier les farines d’alimentation humaine du tapioca et de l’amidon. Cette transformation permet une différence de 1 à 10 de valeur ajoutée. Ce sont des progrès de revenus très importants. Le manioc se développe à travers toute l’Afrique, comme le maïs et d’autres céréales secondaires. C’est un secteur qui est prioritaire dès aujourd’hui et qui va le devenir encore plus dans la mesure où, comme dans le cas de la Chine, de l’Inde ou du Mexique, l’Afrique est en révolution verte.

Deuxièmement, l’Afrique est un conti­nent de services tertiaires. Les gens voient trop souvent l’Afrique comme uniquement agricole ou minière. Regardez ce qui se passe en matière de paiements, de Think Tech ou de numérique dans ses diverses applications. Et regardez à quelle vitesse – que personne n’avait prévue et que certains ont niée très longtemps – se sont développés le téléphone mobile et ses applications. Aujourd’hui, à l’instar de la Chine, le continent africain se trouve loin devant l’Europe, aussi bien au Kenya qu’en Côte d’Ivoire, ou au Mali. Nous sommes devenus le continent du finance­ment par le numérique. Qui aurait pu le prévoir, il y a même cinq ans ? Les secteurs prioritaires sont déjà là ! Il suffit d’ouvrir les yeux pour le voir, aussi bien dans le tertiaire que dans le primaire agricole.

Il est vrai que certaines économies sont très en avance sur d’autres. L’Afrique du Sud et le Maroc exportent beaucoup d’automo­biles. Certains produisent et exportent des composants électroniques, des câbles, ou des engrais comme notamment l’Égypte, qui est aussi un grand producteur de riz. Cette avance de certains fait que, bien entendu, les secteurs prioritaires sont différents d’un pays à l’autre. Au Bénin, le secteur priori­taire ne peut pas être l’aérospatial ! Mais il se trouve qu’avec Bombardier, avec les sous-traitants d’Airbus, c’est le deuxième secteur prioritaire du Maroc. Certains ont dix ans d’avance mais tout le monde est engagé dans la révolution industrielle.

Vous êtes aujourd’hui dans un secteur financier, où l’on assiste à la multiplication d’instruments tels que les fonds d’investissement. L’Afrique a-t-elle cette capacité d’absorption et de programmation pour pouvoir profiter de ces outils ?

Beaucoup de gens pensent qu’il y a trop d’argent pour les projets, qu’on n’arrive pas à la dépenser parce que les projets ne sont pas bankables ou mal organisés pour des raisons de mauvaise gouvernance… Quelle est la réalité ? En ce qui concerne le private equity, jusqu’à la crise pétrolière de 2015, nous avons levé chaque année deux fois plus de capitaux à destination de l’Afrique. Deux fois plus tous les ans ! L’Afrique est entrée dans une période d’abondance de capitaux par rapport au passé. Les banques panafri­caines commencent à se développer. Le microcrédit est un phénomène très impor­tant, plus encore que la modernisation des banques. Ce n’est plus du tout « micro », c’est devenu un mass market. C’est devenu la façon du plus grand nombre d’accéder au crédit et à l’épargne. C’est un bouleverse­ment majeur pour l’accès des populations aux moyens de paiement.

Au-delà, retenons un chiffre très simple : le total des actifs financiers en Afrique – actions, obligations et bilans bancaires – représente une fois le PIB de l’Afrique. La moyenne mondiale, c’est quatre fois le PIB. Or, nous allons atteindre cette moyenne mondiale, et donc le développement des financements sera considérable. Aujourd’hui, nous ne pouvons pas éviter les taux d’intérêt élevés, et donc les difficultés d’accès des PME. Mais nous sommes aussi le continent où les moyens financiers se développent le plus vite, car nous partons du plus bas. Ce qui fait que nous allons rejoindre la moyenne mondiale comme l’ont fait les pays d’Asie.

Où en êtes-vous aujourd’hui ? Vous présidez AfricaFrance, qui sort des limbes, qui commence à trouver ses marques, mais cette structure n’a pas de moyens…

Il est facile de mépriser les ONG ou les associations, parce qu’elles n’ont pas de moyens… Mais je crois au mouvement associatif et à la vie associative. J’ai aussi créé une fondation au Bénin pour la culture et l’éducation, je préside une fondation scienti­fique, celle de l’École normale supérieure de Paris. Je crois à la vie associative.

Si demain AfricaFrance, ou le Conseil présidentiel pour l’Afrique (CPA) produisent des idées, changent l’état d’esprit sur l’Afrique, permettent petit à petit, dans une sorte de bataille quotidienne, de dissiper les clichés sur l’Afrique, de faire ouvrir les yeux… Les flux d’investissements sont tout de même beaucoup plus importants qu’avant ! Et toutes les grandes entreprises du monde, en Chine, aux États-Unis, en France, ou en Allemagne reconnaissent que l’Afrique représente un potentiel très impor­tant, et passent aux actes. Le mouvement associatif, tout pauvre qu’il est, sert à faire évoluer l’esprit public. C’est une bataille de tous les instants contre les clichés et contre le conformisme. Trop de gens nous regardent avec les lunettes de la compassion, ou pire, de la nostalgie de la colonisation. Du dédain. On nous regarde comme les plus pauvres, qui n’ont pas d’intérêt et qui ne participent pas à l’économie mondiale.

Si avec nos faibles moyens, nous sommes capables de changer cette vision, nous rendons un service considérable à au moins un milliard de personnes. Le président de la République française actuel, avec le CPA, est décidé à poursuivre ce combat que nous avons commencé avec AfricaFrance. Il n’y a pas que l’argent qui doive être respecté. Il faut aussi respecter les idées, le changement de l’esprit public. Vos éditoriaux ne sont plus les mêmes qu’il y a quinze ans ! Les médias ne parlent plus de la même Afrique. Si nous sommes parvenus à libérer ce regard et faire en sorte que les entreprises se rencontrent entre l’Afrique et l’Europe, nous estimons que nous avons fait notre travail.

À quoi aller vous consacrer cette étape de votre vie sur le plan professionnel ?

Je suis à l’âge de la retraite… Mais je considère qu’il est important de continuer à participer à la vie associative sur les deux continents. Il se trouve que je suis à la fois français et africain, ce qui implique pour moi des devoirs des deux côtés. Mais on ne préside pas une association ad vitam aeternam. Ces fondations vont bouger. D’ail­leurs, il y en a trop, il va falloir les simplifier, leur donner plus de moyens, et passer la main aux autres générations. Mais il faut continuer le travail de l’intellectuel : les gens se sont trompés sur l’Afrique et on peut agir, modestement. J’ai enseigné l’économie et je ne vois pas pourquoi j’inventerais une économie spéciale pour l’Afrique où tous les raisonnements seraient faux. Je prends les mêmes raisonnements que pour la Chine, le Moyen-Orient ou l’Amérique latine, et petit à petit, j’essaye d’éclairer le chemin.

Et, par ailleurs, comme je suis tout de même encore un peu d’âge actif, j’ai créé une société de conseils financiers uniquement dédiée à l’Afrique destinée aux entreprises et aux gouvernements, qui est en train de créer une plateforme d’investissements. Nous avons ouvert des bureaux à Casablanca, à Abidjan et nous allons en ouvrir un à Kigali. C’est à proximité et au milieu des nôtres. Beaucoup de domaines de l’investissement productif qui ne sont pas encore couverts, même par le private equity d’aujourd’hui. Or beaucoup d’investisseurs disposent de liquidités internationales qui sont prêts à venir, dans des domaines spécialisés comme ceux de la culture, de l’hôtellerie, des infras­tructures, etc. On peut faire beaucoup de choses, notamment pour les PME, mais cela suppose une plateforme d’investissements très professionnelle, que nous sommes en train d’installer en Afrique. 

Écrit par
African Business french

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