Close
Avez-vous trouvé cet article intéressant?

Portraits

L’Afrique vue par Bill Gates

Agissez-vous davantage dans les pays où la gouvernance est bonne ou allez-vous partout où il y a des problèmes, estimant que chaque vie compte ?

En ce qui concerne les vaccins, nous allons partout. Nous trouverons des partenaires pour nous rendre en Somalie, en RD Congo, en Centrafrique, etc. Tandis que pour l’agriculture, nous allons là où le gouvernement est suffisamment organisé.

Certaines des initiatives que nous mettons en oeuvre sont pour le bien de l’humanité comme, par exemple, la mise au point d’un nouveau vaccin – cela profite à tous. Prenons le cas de la maladie du sommeil – la trypanosomiase humaine africaine. La plupart des cas se situent aujourd’hui en RDC. Nous proposons trois nouveaux outils de lutte contre cette maladie : un excellent diagnostic, un excellent médicament et un excellent piège pour les mouches tsé-tsé qui transmettent la maladie. Nous travaillons avec des ONG, qui parviennent à aller sur le terrain, comme Médecins sans frontières et d’autres.

Le pays auquel nous consacrons le plus de fonds est l’Inde. Mais, avec une population de 1,3 milliard d’habitants, nous dépensons bien moins d’argent par personne en Inde qu’en Afrique. En termes de programmes, l’Afrique représente plus de la moitié de notre travail. Le Nigeria est le pays d’Afrique pour lequel nous faisons le plus. En bref, l’Inde, le Nigeria et l’Éthiopie sont les trois pays où la Fondation est la plus active.

Les Africains voudraient que leurs dirigeants aient plus de comptes à rendre et qu’ils ne se dégagent pas de leurs responsabilités sous prétexte que quelqu’un d’autre gère ces programmes.

J’aimerais que les candidats qui remportent des élections en Afrique soient ceux capables de gérer le mieux le système de santé au profit de tous, de gérer le mieux l’agriculture au profit de tous. Mais les priorités des électeurs peuvent surprendre, même en Occident. Pour autant, certains gouvernements se soucient réellement des soins de santé et allouent des financements adéquats au système de santé.

Les indices, comme le classement de la facilité à faire des affaires (Ease of Doing Business Index), ou l’Indice de perception de la corruption, n’amènent pas à des changements rapides mais ils sont importants. Des rapports sont réalisés sur les systèmes de soins de santé dans le cadre de l’Initiative sur les performances dans les soins de santé de base. Nous travaillons également avec l’Union africaine pour mettre en place un système de rapports dans le domaine de l’agriculture, une initiative qui fait partie de son Programme global de développement de l’agriculture en Afrique.

Les classements aident les responsables politiques qui ne connaissent pas bien le domaine. Si l’on dit à des personnes axées sur les résultats comme le Président tanzanien, John Magufuli, que d’autres font mieux que lui, il réagira certainement. Je pense qu’il a cette volonté. Il souhaite que la Tanzanie domine dans de nombreux secteurs.

Certains craignent que la Fondation Gates soit un cheval de Troie pour l’agroalimentaire américain. Ils s’inquiètent des cultures d’organismes génétiquement modifiés et de la dépendance vis-à-vis des semenciers…

Hormis l’Afrique du Sud, les Africains n’achètent pas beaucoup de semences brevetées ; la plupart des semences sont d’origine locale et ne sont pas des semences OGM. L’Afrique du Sud affiche de loin la productivité agricole la plus élevée sur le continent – que ce soit en matière d’exportation, de qualité, etc. – ; elle concurrence les États-Unis, le Brésil et la Chine.

Les producteurs ont le choix entre des semences OGM et non-OGM, des semences du domaine public et des semences brevetées. La semence OGM brevetée la plus connue est une semence de maïs. Les Sud-Africains ont décidé d’acheter ces semences pour des raisons commerciales. Le débat en Afrique aujourd’hui ne concerne pas le secteur privé. Il porte sur l’utilisation de semences OGM financées par des fonds publics, qui résistent aux maladies, accroissent la productivité et nécessitent moins d’eau. Certains caractères, comme le caractère Bt, ont été inventés il y a si longtemps qu’ils font aujourd’hui partie du domaine public ; toute la propriété intellectuelle associée date de plus de vingt ans.

Il existe des semences publiques comme le maïs que le Kenya et la Tanzanie pourraient utiliser pour augmenter la productivité. Il existe aussi des types de manioc qui évitent des maladies très problématiques, des types de bananes enrichies en vitamines et en micronutriments, comme le fer et la vitamine A, et une forme de riz fortifié en vitamine A, que l’on appelle le riz doré.

Il n’est pas nécessaire d’aborder la question du secteur privé pour demander si les pays africains vont décider de profiter des semences du domaine public qui permettront de mieux nourrir les populations et de produire davantage.

La décision revient aux gouvernements africains. Ce sont les chercheurs de ces pays qui vont étudier ce que disent les Européens ou les Américains pour réunir des preuves.

Des expériences à grande échelle ont été réalisées. On sait que les Américains ont consommé des OGM pendant vingt ans, sans aucun effet négatif. Mais ce sont des décisions qui reviennent aux États. Et cela n’a rien à voir avec le secteur privé.

C’est un peu curieux que certains puissent penser qu’en donnant des dizaines de milliards de dollars, nous avons une intention cachée ! Rien ne pourrait nous permettre de récupérer cet argent. Nous ne pouvons pas être motivés par la course aux profits. Il est vrai que, pour agir, nous avons besoin de beaucoup de voix, y compris celles d’experts du gouvernement. Les gouvernements doivent posséder une grande expertise pour décider ce qu’ils veulent de nous, par exemple, accorder plus de moyens à la lutte contre le paludisme, ou autre. Nous avons pour tâche de développer l’expertise des décideurs.

La Fondation Gates ne devrait-elle pas investir dans un centre de recherche médicale de stature internationale, pour que nous puissions produire ces médicaments en Afrique ?

Dans ce cas, pourquoi ne pas produire toutes vos voitures en Afrique ? Tous vos tracteurs ? Certaines choses peuvent être fabriquées en Afrique – par exemple, nous finançons une nouvelle usine pour les vaccins destinés au bétail en Éthiopie et nous pensons que ce serait une bonne idée de le faire aussi ailleurs en Afrique.

Mais certains produits profitent d’économies d’échelle et il faut des usines gigantesques. Ainsi, la plupart des vaccins qu’achète Gavi [une organisation internationale dédiée à l’immunisation des enfants dans les pays pauvres] sont fabriqués en Inde dans de grandes usines. S’ils étaient fabriqués dans divers endroits, le prix des vaccins serait nettement supérieur et l’on sauverait moins de vies. Il faut décider si l’on veut avant tout créer des emplois ou tenter de sauver des vies.

Nous sommes la principale source de financement de la recherche médicale. Ici, en Tanzanie, nous avons fait plus de recherche agricole que le gouvernement. Ce n’est pas si difficile parce que les gouvernements africains ont souvent tant de besoins que les investissements à long terme dans la recherche ne sont pas une priorité.

J’espère que cela changera avec le temps. L’Afrique du Sud est une exception ; le pays finance de nombreux projets de recherche et possède des instituts. Une grande partie des travaux que nous effectuons sur la tuberculose dans le monde se fait en Afrique du Sud. Si les conditions étaient les mêmes en Afrique qu’ailleurs, nous ferions nos travaux de recherche en Afrique.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Related Posts